Pierre Lapointe

Les nouvelles du Québec sont bonnes. Le deuxième album de Pierre Lapointe, La Forêt des mal-aimés, sort enfin en France. Jeune homme bouillonnant, tour à tour mélancolique et joyeux, auteur, compositeur interprète, bardé de prix divers et variés, auréolé d'un succès important dans la Belle Province, Pierre Lapointe risque bien de séduire dorénavant le public français. Rencontre. 

Sortie française de La Forêt des mal-aimés

Les nouvelles du Québec sont bonnes. Le deuxième album de Pierre Lapointe, La Forêt des mal-aimés, sort enfin en France. Jeune homme bouillonnant, tour à tour mélancolique et joyeux, auteur, compositeur interprète, bardé de prix divers et variés, auréolé d'un succès important dans la Belle Province, Pierre Lapointe risque bien de séduire dorénavant le public français. Rencontre. 

RFI Musique : Alors que vos études vous avaient poussé vers les arts plastiques et le théâtre, pourquoi avez-vous opté pour la chanson ?
Pierre Lapointe :
En fait, ce n'était pas du tout planifié au départ. Ça s'est un peu imposé. Je faisais des mélodies au piano depuis l'âge de 11-12 ans. C'était quelque chose de très amusant et d'important pour moi. Mais c'était très personnel. Je n'avais jamais eu l'idée d'exposer cela devant un public. Il s'agissait d'introspection et d'exploration artistique. A un moment donné, étudiant le théâtre, je me suis retrouvé dans un contexte très stimulant. Je me suis dit alors : pourquoi ne pas mettre des paroles sur les mélodies ? Je me suis ensuite présenté à quelques concours. Et là, je suis sorti grand gagnant, même si dans ma tête je n'avais rien à proposer de terriblement intéressant.  Les gens étaient toujours très surpris et à un moment, cela s'est imposé. J'ai voulu faire autre chose mais ça ne marchait pas !

Quand on écoute votre dernier album La Forêt des mal-aimés, vous décrivez des univers très oniriques ? Quelles sont vos sources d'inspiration ?
J'écris des choses très abstraites. C'est très impressionniste ce que j'essaie de faire. Sur le premier album sorti au Québec, les histoires que je racontais n'étaient pas très claires. Et c'était voulu. Sur ce dernier album, pour la première fois, j'ai commencé à raconter des trucs très précis. Pour moi, le public qui écoute mes chansons sans trop comprendre, finit par se les approprier plus facilement : quand on n'a pas de repère, on finit par aller chercher des repères dans notre propre vie, dans nos propres souvenirs. A partir de ce moment-là, c'est à mon avis plus facile d'aller toucher les gens. Il y a une chanson sur le premier album qui s'appelle Pointant le Nord. Ce n'est pas rare que les gens me disent qu'ils ont pleuré en l'écoutant alors qu'on ne sait pas du tout de quoi je parle. Ce qu'on ressent généralement, c'est une idée de mélancolie, de tristesse en même temps que quelque chose de très tendre. J'avais en tête ce sentiment quand je l'écrivais. Mais même moi, je ne savais pas trop ce je racontais. Je me suis rendu compte après que c'était sans doute quelque chose de très psychanalytique parce que j'ai sorti des images sans même réfléchir. A force de la chanter j'ai vu remonter des images de mon enfance et de mon adolescence. Finalement, ce que j'essaie de mettre en avant, c'est plus une émotion qu'une histoire.

Ce qui est étonnant, c'est votre façon d'écrire, c'est très littéraire…
Oui, quand même, mais ce qu'il y a de particulier, c'est que je n'ai pas vraiment d'influences littéraires mais plutôt des influences en art visuel et surtout le théâtre. Je ne suis pas du genre à tripper littérature ! J'ai beaucoup de difficulté à lire un livre. Cela demande trop d'attention. J'ai la tête trop en l'air pour pouvoir lire des trucs comme ça en restant concentré. Mon imaginaire est un peu trop prenant. Mon écriture peut paraître très cérébrale et calculée, alors que ce n'est pas du tout cela, c'est très senti. Je ne travaille pas avec des mots mais avec des images.

Il est largement question de mort, de larmes, d'amours malheureuses, c'est assez noir et désespéré en somme ?
Oui, quand même ! (rires) Parfois je m'écoute et je me dis : c'est déprimant, ça ! Je suis quelqu'un dans la vie d'assez enjoué, je ne me prends pas tellement la tête. Mais je pense que, profondément, je suis un être assez triste. Je pense que c'est très humain d'aimer la mélancolie et la tristesse.  Si on pense aux plus grandes chansons qui ont touché l'humanité, ce sont souvent des chansons extrêmement tristes, des peines d'amours des "j'peux pas vivre sans toi",  des "tu m'as laissé j'veux mourir". L'être humain aime vivre avec des regrets très intenses ! C'est très inspirant. En plus, j'ai une façon d'écrire des choses très près de l'enfance, une enfance regrettée. Et puis ça sort comme ça, ce n'est pas voulu.

Sur votre disque, il y a une grande cohésion musicale et pourtant, vous mélangez les genres avec facilité ! Pop ou chanson, voire les deux … Comment choisissez-vous les ambiances musicales de vos chansons ? Avant d'écrire une chanson, j'ai une idée d'ambiance, de couleur par rapport aux arrangements. Quand j'arrive en studio, je lance mes idées et les arrangeurs avec qui je travaille, Jean Brot et Jean Massicotte, me suggèrent des idées. J'aime, j'aime pas… et on travaille ainsi en échangeant. C'est quelque chose de précis, très calculé mais c'est un exercice de manipulation par rapport à la compréhension que le public va avoir de la chanson. Il y a toujours une idée qui s'impose. Parfois, comme dans Deux par deux rassemblés, on beurre épais comme on dit chez moi. On essaie d'en mettre le plus possible. Cette chanson quand on écoute le texte, c'est un thème assez grave. Le célibataire très triste d'être seul, etc. On a décidé de casser ça avec les arrangements. Tout cela reste une exploration et les choses finissent par s'imposer.

Les arrangements font parfois penser à la variété française des années 1970, que pouvez vous dire pour vous défendre ?
C'est totalement assumé. J'ai une faiblesse pour tout ce qui est violon-disco, c'est-à-dire douze violons qui font la même ligne musicale et qui répondent à d'autres violons. Ce son est pour moi extrêmement charmant et il met en valeur n'importe quelle mélodie. Quand elle est efficace, ça la mène encore beaucoup plus loin. Pour Deux par deux rassemblés, c'est aussi un clin d'œil à Poupée de cire poupée de son. J'ai un côté très kitch ! Dans la pop des années 1960, il y avait quelque chose d'extrêmement bonbon. Les mélodies et les arrangements sont super efficaces. J'en avais un peu assez de voir de la pop qui selon moi était vide et d'entendre de la chanson qui était trop pleine et qui se regarde le nombril. Si je regarde les gens qui m'ont marqué, Robert Charlebois ou Diane Dufresne, Bjork ou Beck, ils ont tous essayé de faire le lien entre de la chanson intellectuelle et la pop. J'ai écouté du Ferré comme du Abba, et je me suis demandé comment trouver un milieu équilibré, plaisant à écouter. Mais il y a d'autres choses : Le Lion imberbe par exemple, qui n'est pas du tout pop. Ce n'est que de l'échantillonnage, à part le piano et ma voix, une façon de travailler très moderne. On fait des choses qui s'approchent de morceaux plus expérimentaux. Toujours en gardant la forme chanson, souvent sans refrain.

Vous êtes précédé en France d'une  belle réputation, liée à votre succès au Québec. Vous êtes la nouvelle coqueluche de la chanson québécoise ?
Je suis le premier à être surpris. Je n'étais pas du tout destiné à cela. Il y a un phénomène qui se passe par rapport à ma musique, probablement dû au fait que les gens en avaient assez de se faire servir la même chose. Il y a un clan au Québec en ce moment : je pense à Dumas, Yann Perreau, Dobacaracol, Ariane Moffatt, Malajube, des artistes qui ont à peu près mon âge. Le public a besoin d'artistes avec de nouvelles suggestions. Il exprime un peu le rejet des trucs préfabriqués. Dans ce clan, personne ne se ressemble mais on se parle tous, on aime travailler ensemble, on est très ouvert. On aime voir le travail de l'autre. Il n'y a aucun sentiment de compétition. En ce qui me concerne, j'ai un succès populaire comme intellectuel, la première semaine après la sortie de La Forêt des mal-aimés, 28.000 exemplaires de l'album ont été vendus. La seule artiste qui a fait cela, c'est Céline Dion ! Je n'ai rien à voir avec elle ! C'est important ce qui se passe en ce moment pour moi, mais je dirais qu'il y a autant de gens qui m'aiment que de gens qui me détestent. Je suis peut être la coqueluche pour certains, je suis aussi sans doute le fatiguant qu'on déteste pour d'autres. On ne fait jamais l'unanimité.

Pierre Lapointe la Forêt des mal-aimés (Audiogram/V2) 2006
Concert à La Boule noire (Paris) du 30 novembre au 16 décembre 2006
Tournée française au printemps 2007.