Ismaël Lo

Après cinq années d’absence discographique, le troubadour des côtes dakaroises signe un 22e album titré Sénégal. Une façon pour Ismaël Lo de réaffirmer son rayonnement international depuis son pays avec son mbalax aux couleurs planétaires. Rencontre avec cet artiste profondément humble et sincère.

Le patriote universel

Après cinq années d’absence discographique, le troubadour des côtes dakaroises signe un 22e album titré Sénégal. Une façon pour Ismaël Lo de réaffirmer son rayonnement international depuis son pays avec son mbalax aux couleurs planétaires. Rencontre avec cet artiste profondément humble et sincère.

RFI Musique : vous signez aujourd’hui un nouvel opus intitulé tout simplement Sénégal. A travers ce titre, peut-on y voir un relent de patriotisme ?
Ismaël Lo : bien sûr qu’il y a un côté patriote avec cette appellation. C’est un moyen, pour moi, de renvoyer l’ascenseur à mon pays qui est merveilleux, où il fait bon vivre avec des gens très hospitaliers. Après tout, c’est le Sénégal qui m’a poussé et encouragé afin qu’aujourd’hui mon nom résonne à travers le monde. C’est une manière de ne pas oublier que tout a commencer chez moi. Je pense que c’était le moment de rendre hommage à ma patrie.

Vous chantez principalement en wolof, avec des textes qui suscitent la réflexion comme le titre Taar dusey dont le sujet est les mariages arrangés. Cette coutume est toujours répandue au Sénégal ?
Les mariages forcés existent encore un peu partout à travers le monde même si au Sénégal ils sont de moins en moins nombreux. Vous savez,  il y a toujours des familles qui ne veulent pas que leurs enfants se mélangent. Pour moi, il ne me semble pas normal qu’on impose à un jeune homme une épouse qu’il découvre, dont il ne connaît ni le sourire, ni le parfum. C’est vrai que la tradition coutumière en Afrique, notamment, veut qu’on obéisse aux aînés, mais ce n’est pas une raison pour ne pas choisir la femme qui nous plait.

Sur la chanson Manko, vous pointez du doigt les politiques en leur rappelant leur devoir. Est-ce que le Président Wade est visé ?
Je pense à tous les présidents du monde dans ce morceau. Manko n’est pas une chanson politique, elle interpelle simplement les politiques. Aujourd’hui, la situation est explosive dans bons nombres d’Etats. Il y a des guerres interminables, des conflits interethniques, etc. Cette situation relève des mauvais gouvernants qui n’arrivent pas à gérer leur pays. Ils promettent beaucoup de choses, mais une fois qu’ils sont élus, la plupart ne respectent pas leurs engagements. Il ne faut pas qu’un chef d’Etat oublie que c’est le peuple qui l’a porté à la magistrature suprême. Il doit mériter sa confiance. 

A travers le titre le Jola, vous rendez hommage aux victimes du naufrage de ce bateau  en 2002. Vous avez le sentiment qu’elles ont été oubliées ?
Pour moi, c’est une façon de nous souvenir de nos morts, de prier pour eux. Par la même occasion, j’en profite pour dire tout haut : "plus jamais ça". Bien qu’on se place sous la volonté divine, j’estime qu’il y a des responsables dans cette tragédie qui ont été beaucoup trop négligents.

Côté musique, ce 22e album enregistré entre Dakar, Paris et Londres est sans surprise. Il offre toujours un subtil mélange de mbalax typiquement sénégalais et de ballades pop. On a l’impression que vous voulez plaire à tout le monde. A la fois satisfaire le public africain et occidental ?
C’est peut-être vrai ! Mais si on fait de la musique, c’est pour exprimer des idées, être en quelque sorte un porte-parole, tout en donnant du plaisir à un maximum de gens. Sinon, ce n’est pas la peine de composer si personne ne vous entend ! Cela dit, mise à part les musiques traditionnelles du Sénégal, j’ai été bercé, dès mon plus jeune âge, par la soul, le blues et la pop. J’ai grandi dans cet univers musical métissé, qui m’a donc influencé. Voilà pourquoi aujourd’hui mon style est basé sur les mélanges. Sur ce nouvel album, j’ai même marié le flamenco avec le mbalax sur un morceau nommé Wakhal

Dans votre carrière, il y a eu une belle expérience avec le Super Diamono de Dakar. Quel souvenir vous gardez de cette époque ?
J’ai rencontré le Super Diamono en Gambie et on m’a proposé d’intégrer le groupe pour une tournée. J’avoue, avec le recul, que c’était des moments formidables. A mes débuts, j’étais seul sur scène avec ma guitare et, du jour au lendemain, je me retrouvais entouré de grands musiciens. Cela m’a permis de découvrir d’autres instruments comme la batterie, le piano ou  la basse. Et puis, j’ai appris aussi à avoir l’esprit de groupe, à vivre en communauté. Cette période a été une véritable école pour moi. Aujourd’hui, je pense encore faire partie du Super Diamono, car mon nom est toujours associé à ce groupe. Honnêtement, ça a été une superbe expérience.

Nous sommes en pleine période de ramadan. Vous êtes musulman, appartenant à une confrérie soufie au Sénégal. Quel message avez-vous à faire passer en ces temps de tension entre islam et occident ?
D’abord, je souhaite un bon ramadan à tous les musulmans de la planète. Par rapport aux conflits idéologiques, je crois qu’il faut calmer le jeu. Le monde a besoin de sourire, ça ne sert à rien de s’entretuer. Aujourd’hui, il faut respecter la religion de l’autre et comme le dit le coran, la torah ou la bible, nous devons apprendre le pardon et dépasser certaines choses.  Sinon, l’être humain est en conflit permanant. Nous avons le devoir de dépasser cet amalgame entre terrorisme et islam, car nous avons besoin de paix sur notre terre. Incha allah !

Pour finir, quelle est votre position par rapport à la politique de l’"immigration choisie" du ministre français de l’intérieur, Nicolas Sarkozy qui était récemment en visite dans votre pays ?
D’après moi, ce n’est pas une bonne idée. C’est vrai que tout leader a besoin de mettre en avant une carte. Monsieur Sarkozy a choisi l’immigration pour se positionner par rapport à une certaine frange de la population française, même si cela ternit l’image de la "France, terre d’accueil". Si jamais sa méthode s’applique, cela signifie que nous allons perdre nos cerveaux africains ! Personnellement, si j’étais à la tête de l’Etat sénégalais, je ne cautionnerais pas la politique du ministre français de l’Intérieur. Mais je ne suis pas à sa place. C’est l’avenir qui jugera si c’est un bon ou mauvais choix…

Ismaël Lo Sénégal (AZ-Universal music) 2006
En concert le 14 novembre à l’Olympia, à Paris
 Ismaël Lo sera l'invité de La Bande Passante le jeudi 19 octobre a 13h10 (TU) sur RFI.