Festival Ouaga hip hop 2006

Sixième édition

Pour sa sixième édition, du 16 au 29 octobre, le festival Ouaga hip hop s’est imposé comme un haut lieu rapologique. Belle affiche, belle programmation, ambiance au rendez-vous, et surtout de très très bonnes vibes ! Visite guidée au Ouaga hip hop  et dans le off du festival.

Devant le Centre Culturel français de Ouagadougou, une petite foule se forme. Ce soir, c’est la korité, la fête de rupture du jeûne du Ramadan. La majorité des familles se retrouve entre elles à la maison pour l’occasion.

Mais ce soir, c’est aussi l’ouverture de la sixième édition du festival Ouaga hip hop, et après la première semaine d’ateliers de formation, une semaine de marathon de concerts commence.

Connections

Ce soir-là, malgré une fréquentation un peu timide du public burkinabé, la programmation propose un tour d’horizon intéressant de la scène rap de quelques pays frontaliers du Faso. Et surtout donne le ton : Ouagadougou est décidément bien un carrefour. Du Mali avec BUBA (Be Yourself Be Able), au Bénin avec le groupe Ossara, en passant par le Niger avec Wass Wong, on explore les réalités et les sonorités de chacun de ces pays. La difficulté de faire de la musique au Niger, un pays très musulman où les rappeurs n’ont pas toujours été bien perçus, au Bénin où les beats se mélangent aux rythmes traditionnels des guerriers assanfo, ou au Faso, où le rap vibre fort, dans l’underground comme dans l’ "overground", comme on dit ici.

Pendant sept jours, les rappeurs d’une quinzaine de pays se rencontrent et bon nombre de connections se mettent en place. Pour les artistes, se produire au Ouaga hip hop est un véritable tremplin : les piètres circuits de distribution musicaux empêchent souvent les artistes d’être connus ailleurs que sur leur propre marché, et le maillage de festivals qui se mettent en place dans la sous-région n’ont pas forcément les moyens de faire venir les artistes de trop loin. Ainsi, Ouaga hip hop, le grand frère des festivals de rap d’Afrique de l’Ouest,  affirme d’emblée sa volonté de fédérer les artistes et de renforcer le mouvement.

En dehors de la scène où chaque soir des artistes partagent l’affiche, c’est dans les quartiers, dans les maquis et les studios que la concentration de toute cette énergie hip hop se concrétise. Le Ouaga Jungle, par exemple, ne désemplit pas. Des rappeurs du Burkina, de France, de Belgique, du Congo, se retrouvent, se découvrent, écrivent des textes, et enregistrent des featurings. Apkass, Congolais vivant en France et Esprit, Burkinabé, ne se connaissaient pas avant de se rencontrer sur une scène slam et de se rendre compte que leurs textes se faisaient écho. Esprit s’interroge : faut-il partir pour échapper aux rudes conditions de vie du Faso ? Abkass, monte en direct sur scène "moi j’ai la réponse à ton texte !". Dans le sien, il raconte la dureté de l’exil, l’errance et la perte de soi. Le lendemain, ils passent en studio.

Crescendo

Au fur et à mesure de la semaine, les concerts se font plus denses. Le ton monte crescendo. Vendredi, l’affiche séduit pas mal de monde : les Burkinabés font un carton ce soir-là avec K.ravane, un jeune groupe prometteur et l’une des figures de proue du rap burkinabé, Faso Kombat,  rare groupe à jouer d’un instrument sur scène. Les Guinéens de Silatigui chauffent bien l’amphithéâtre du CCF, tandis que le Sénégalais Duggee Tee, ex-Positive Black Soul chante en "semi live" - le play-back sénégalais. Mais à la fin de son set, surprise : Awadi monte sur scène, et s’improvise une reprise de Bool Falé, le morceau phare du groupe, fondateur du hip hop made in Dakar.

Le lendemain, un autre Burkinabé assure : Dhud’nj, membre du Klepto Gang balance des rimes politiques sur des beats bien sentis et chauffe la salle à blanc pour les Sénégalais hardcore du Wa B.M.G 44. Ouverture choc pour clôture choc, avec les Ivoiriens du Gbonhi Yoyoyo, l’un des sons les plus novateurs entendus sur le festival, mélange de rap, zouglou, coupé décalé et reggae, qui met le feu à la salle. Le flow 100% nouchi, le créole franco-ivoirien des ghettos d’Abidjan, de la chanteuse Nash fait bien réagir le public, la mise en scène de Priss.K et du Maréchal Zongo laisse la salle hilare, bref, gros succès.

Le lendemain, pour la dernière soirée du festival, affiche tonitruante avec un concert à la Maison du Peuple, grande salle construite pendant la révolution sankariste, et qui reste aujourd’hui encore un haut-lieu de culture populaire. Les artistes du réseau AURA, Artistes Unis pour le Rap Africain se retrouvent sur scène. Sur une initiative de Plan International, les dix-sept rappeurs d’une dizaine de pays de la sous région se mobilisent ensemble pour les droits de l’enfant. Dès la fin du festival, les artistes d’AURA rentrent en studio pour enregistrer un album original sur le sujet, intitulé Les Histoires extraordinaires des enfants du Poto-Poto, un album scénarisé où chaque rappeur tiendra un rôle –enfant soldat, talibé ou prostituée, et racontera son histoire, à la croisée de celle des autres. Chapeauté par Awadi et Smockey, deux figures de proue du rap africain, et porté par des artistes à la forte personnalité, le projet peut aller très loin. Produit et distribué à 100000 exemplaires par les structures des membres du réseau dans chaque pays, l’album se veut résolument panafricain. Il s’agit d’abord de faire du bon rap comme le rappelle Smockey, mais aussi de poser des actes forts. La jeunesse d’Afrique n’a pas dit son dernier mot.

Eglantine Chabasseur