La vie (en)chantée de Marc Perrone

Depuis Son Ephémère Passion, son dernier album, l’accordéoniste Marc Perrone concocte des chansons nourries de sa passion pour le cinéma et la danse. De sa voix de basse, chantante elle aussi, il exprime son amour pour cet art de rien du tout, cet art immense qui, selon lui, aide à vivre. Rien de moins.

Accordéon et ritournelles

Depuis Son Ephémère Passion, son dernier album, l’accordéoniste Marc Perrone concocte des chansons nourries de sa passion pour le cinéma et la danse. De sa voix de basse, chantante elle aussi, il exprime son amour pour cet art de rien du tout, cet art immense qui, selon lui, aide à vivre. Rien de moins.

RFI Musique : Entre 2005 et 2006, vous avez effectué une résidence de dix mois au Zèbre de Belleville, à Paris. Qu’ont apporté, dans la gestation de l’album, ces prestations hebdomadaires ?
Marc Perrone : J’apprécie ce lieu convivial, sorte de cabaret à l’ancienne. Durant cette résidence, je travaillais en duo avec l’acrobate Romain Guimard. Il est doué d’une oreille musicale et ses mouvements improvisaient sur ma musique. Je suivais sa danse aérienne, comme au gré d’un spectacle où l’un bouge, l’autre pas. Nous étions tous les deux animés d’une manière singulière et réciproque de s'envyer en l'air. Les potes passaient, un peu comme à la maison : Bernard Lubat, André Minvielle, Michel Peyratout, Marie-Odile Chantran. La fréquence a permis de mûrir le répertoire, de le rôder, de l’affiner… Un rendez-vous hebdomadaire avec le public et avec moi-même.

Avec votre dernier album, vous vous lanciez dans la chanson. Pourquoi lui avoir consacré aujourd’hui l’intégralité d’un album en hommage ?
La poésie en général, et la chanson en particulier (Brassens, Brel, Ferré), me bercent depuis l’enfance. Je crois que, toute ma vie, j’ai écouté la radio, depuis l’époque où mon père, tailleur, l’allumait en travaillant. La voix humaine et le son ouvrent des imaginaires, des espaces insondables. Une image demeure toujours extérieure à l’être, alors que le son englobe. Lorsque j’étais petit, la chanson de Francis Lemarque A Paris me fascinait. Elle représentait pour moi un cinéma en quatre dimensions, la faculté de construire un univers avec peu de mots et quelques notes. Et puis cette poésie issue d’un langage populaire représente l’unique forme de production humaine et artistique qui échappe à son support. Quand le film dépend de la pellicule, le tableau de la toile, la chanson passe de bouche à oreille, de corps à corps, en une parenthèse enchantée. Un art du mouvement. Pour toutes ces raisons, je ne pouvais qu’avoir plaisir à fabriquer les miennes. Certaines ont été faites depuis un bout de temps, d’autres récemment ; j’ai décidé de faire un disque avec ces morceaux de vie.

Vos chansons s’écoutent comme de petits films. Comment les composez-vous ?
Pour le titre Banlieue Chronique, par exemple, je suis parti d’un documentaire de Godard sur la cité des 4000 à La Courneuve, où je vivais : Deux ou trois choses que je sais d’elles. La phrase a déroulé le décor devant mes yeux, avec des emprunts aux cinéastes Marcel Trillat (Etranges Etrangers) et Alain Corneau (Le Choix des Armes). Je voyais en cinéma défiler l’histoire de cette banlieue, ma banlieue, présentée souvent sous son actualité la plus rude. Lorsque je compose, je suis comme un cochon qui cherche une truffe : je ne peux pas lâcher l’idée. L’émergence du fil conducteur, elle, reste empirique.

Votre album multiplie les hommages : Brassens, Ferrat, votre père, votre instrument, vos copains ; il réunit aussi deux textes en votre honneur écrits par André Minvielle et Arthur H et d'autres par Bernard Lubat, Marie-Odile Chantran, Marcel Azzola, Michel Portal : votre carrière est avant tout une longue histoire d’amitié ?
Je suis un peu rouge d’avoir mis sur mon album les textes de Dédé et d’Arthur. Je leur rends hommage aussi, à mon tour. Pour la plupart, nous nous connaissons et nous apprécions depuis vingt ans, une intimité telle que lorsque je téléphone à l’un ou  l’autre, c’est souvent pour lui donner de ses propres nouvelles. Le cinéaste Jean Renoir expliquait : "Un film et la vie en général, c’est comme un fleuve. Les gens sont comme des bouchons de liège. Ceux qui se rencontrent appartiennent au même courant." Nous nageons dans une même sensibilité, sans lâcher le fil. Nous avons plaisir à jouer ensemble, où le maître-mot est "jouer". Il y a du jeu entre nous, comme dans une mécanique mal ajustée, où l’on peut déplacer, bouger, repousser les éléments.

Pourquoi avoir qualifié ces immenses chansons - La Marine de Brassens, Ma Môme de Ferrat - et les vôtres de "petites" ?
Je tire mon titre d’une interview de Jean Renoir (encore !) de 1956. A la question d’une journaliste : "Pourquoi y’a-t-il toujours une chanson dans vos films ?", le cinéaste répond : "Parce que je n’imagine pas un film sans chanson, une vie sans chanson. Les petites chansons sont la santé du cinéma." Eh bien, pour moi, ces P’tites Chansons représentent la santé tout court. Les fabriquer, les chanter, les siffler, adopter des ritournelles, permet d’échapper aux tracas. Une chanson dure deux minutes : c’est petit dans le temps, mais immense par les sensations qu’elle procure. C’est pas Notre-Dame. C’est une petite chose, qui apparaît, disparaît, change la vie. La chanson appartient à celui qui la chante au moment où il la chante, comme un ballon passe de main en main au foot ou au rugby. Il y a un rapport immédiat au temps : on ne peut être à côté de ce que l’on chante. Et puis, une chanson que tu écris, c’est une bouteille que tu jettes à la mer. A qui appartient une chanson ? A son auteur ou à celui qui la chante ? Un tube échappe à son géniteur, une chanson tombe dans le domaine public au bout de soixante-dix ans. En cela, elle est art du partage et de l’immensité. A la croisée entre la petite histoire - personnelle - et la Grande Histoire. Une chanson reflète la société et l’air du temps.

Selon votre préambule à l’album : "Les p’tites chansons m’aident à m’absenter et à joindre le monde." La chanson vous et nous aide-t-elle à vivre ?
Je me suis aperçu que plus j’étais dans la difficulté physique, plus je sifflais. La chanson rend la souffrance plus légère. Les scouts et les militaires marchent plus longtemps lorsqu’ils chantent, de même que la musique, fonction sociale, donnait autrefois du cœur à l’ouvrage : chants de marin, de laboureur… Je compose souvent des valses en mineur : elles prennent le temps, en ternaire, respirent. Comme un blues, elles racontent la douleur et la plainte. Ça fait mal mais c’est bon, une sorte de vaccin. Le souci est plus léger après qu’on l’ait chanté. Produire, c’est transformer les soucis en souci de la transformation. Après avoir chanté, on n’est plus le même qu’avant, on se déplace, on voyage. Il y a une onction de la chanson.

Marc Perrone Les P'tites Chansons de Marc Perrone (Rue Bleue Productions) 2007
En concert à l'Européen à Pairs du 12 au 14 mars.