Jacques Coursil, poétiques Clameurs

En ce 10 mai, jour de commémoration de l’esclavage, quoi de plus approprié que présenter le projet de Jacques Coursil, Clameurs, véritable manifeste poétique et musical de l’homme libre ? Portrait d’un trompettiste martiniquais aux mille vies, qui des années 1950 à nos jours, à vécu en musique et en mots, les grandes luttes du peuple noir.

Un bel album atypique

En ce 10 mai, jour de commémoration de l’esclavage, quoi de plus approprié que présenter le projet de Jacques Coursil, Clameurs, véritable manifeste poétique et musical de l’homme libre ? Portrait d’un trompettiste martiniquais aux mille vies, qui des années 1950 à nos jours, à vécu en musique et en mots, les grandes luttes du peuple noir.

C’est d’abord un grand monsieur, aux courtes dreadlocks poivre et sel. C’est ensuite un grand monsieur tout court. Jacques Coursil, artisan du free jazz, dans l’effervescence du New York des années 1965, trompettiste, poète ou professeur de linguistique dans les universités des quatre coins du monde, est habité par ses mille et une expériences. C’est enfin un homme au sourire lumineux, pour qui poésie, littérature, musique et politique s’inscrivent les unes dans les autres.

Son dernier album, Clameurs, un projet "où musique et poésie se croisent dans la phonétique de la langue" raconte ses différents chevaux de bataille. Entouré de musiciens aux horizons divers, il met en notes la poésie de Frantz Fanon, Edouard Glissant ou Monchoachi, poètes martiniquais, et d’Antar, poète pré-islamique. Lui est à la trompette, et à la voix, il dit la poésie brute et révoltée de Fanon et de Glissant, laissant à Joby Barnabé, immense voix créolophone le soin de dire celle de Monchoachi, et à Jean Obeid, luthiste, celui de reprendre en arabe le texte d’Antar.

La conversation autour de ce projet emmène Jacques Coursil, loin, très loin, dans tout ce qui fonde son être. L’histoire de la condition noire, la littérature, l’absolue nécessité de vivre avec la poésie chaque jour, la fierté d’enseigner, la rigueur qu’impose la musique et trois cents autres questions du "tout-monde" comme le dirait Edouard Glissant. Commençons donc par le début.

Négritudes

Né dans le Paris de la fin des années 1930 de parents Martiniquais, il apprend la musique et la littérature en métropole. Puis à la fin des années 1950, Jacques Coursil voyage en Afrique de l’Ouest, où le vent des indépendances se lève. Au Sénégal, il est accueilli par l’entourage de Léopold Sédar Senghor, et baigne dans le bouillon culturel de la négritude. Par la suite, il rentre à Paris, termine ses études et son apprentissage de la trompette.

En 1965, peu après l’assassinat de Malcom X, New York l’aspire. Il vit dans un quartier de musiciens. Dans son immeuble, "au premier étage vivait Sunny Murray, Alan Silver était là aussi, moi j’étais au troisième, et au quatrième, il y avait un chanteur de blues…C’était lui qui faisait le plus de bruit. Lorsque les voisins se plaignaient, la police répondait simplement 'Changez de quartier !'. New York était en état d’euphorie". En 1966, il joue sur l’album de Sunny Murray, en 1967, sur Your Prayer , celui de Frank Wright. Deux ans plus tard, il apparaît sur un disque de Burton Grenne, sort deux albums à son nom, Black Suite, et Way Ahead.

Puis…Plus rien jusqu’à 2005. Pendant cette époque, aucune trace du Jacques Coursil musicien. "A New York, j’étais tout le temps dehors, mais après quand vous êtes professeur, vous avez du travail universitaire à faire, il ne faut plus penser à soi, mais à  la littérature, et puis vous êtes chargé de l’enseignement de jeunes gens, ce qui est le plus précieux". Il refuse de jouer en public, et travaille "en secret" la trompette chez lui. "Mon objectif était de démanteler la trompette. Je crois que les artistes sont des destructeurs de culture, une fois qu’ils l’ont détruit, elle peut se reconstruire sur de nouvelles bases. Je ne voulais pas jouer de la trompette comme ça. J’ai enlevé plein de choses, il n’est resté que le souffle continu". Et sur Clameurs, c'est un instrument libre qui parle, caresse ou crie avec une infinie clarté.

En 2005, un ancien élève, John Zorn, devenu producteur, l’appelle et lui propose d’enregistrer un disque. "J’ai pris du papier à musique et j’ai composé dans la fébrilité la plus totale. J’ai pris ma voiture, j’ai foncé en studio, à New York, et enregistré l’album en une nuit. Je suis rentré chez moi et j’ai réalisé…C’était reparti !". L’album Minimal Brass sort dans la même année et remporte son petit succès. Toujours là où on l’attend le moins, il apparaît en 2006, sur l’album free jazz/ rap de l’atypique Rocé, Identité en crescendo. "Une belle rencontre, une chance et une fierté", glisse-t-il dans un sourire rayonnant.

Manifeste

Pour Clameurs, Jacques Coursil s’est mis dans l’idée de conjuguer musique, linguistique, poésie et politique en un seul projet. Et d’en faire un manifeste de l’homme libre. Clameurs, c’est le cri du monde, en quelque sorte. "Dans la poésie de Fanon, de Glissant, de Monchoachi ou d’Antar, le hurlement n’est pas possible. Il faut avaler le cri, qui se transmue en écrit. Le texte de Fanon, Peaux Noires et Masques Blancs, un classique, nous dit qu’on peut parler du racisme, car c’est un problème sérieux, mais que les races n’existent pas. A propos de l’esclavage, pour lui, il ne doit pas y avoir de repentance ou de réparation, personne ne doit se laisser enfermer dans sa condition. On ne peut juste pas vivre avec des trous de mémoire. Cela fait cinq cents ans que nous vivons une histoire commune, douloureuse, violente, pénible, mais commune. Chez les auteurs choisis ici et dans toute la littérature du Sud, on est forcément engagé. Il n’y a pas de paysage bucolique chez nous. Les paysages sont des marqueurs de mémoire. C’est forcément une poésie du 'nous' déchiré".

Mais si Clameurs est un album si profond, si fort, c’est aussi grâce aux ambiances, à ces voix terribles et graves, ces timbres d’un autre âge, qui portent dans leur texture même les rudes déchirures de l’histoire et dans le même temps tout le pire et le meilleur de la condition humaine.

Jacques Coursil Clameurs (Universal Jazz) 2007