Viktor Lazlo enfin jazz

Beaucoup de compositions de son cher François Bernheim, une réalisation signée de David Linx, jazzman belge : entre grands classiques anglo-saxons, chansons sentimentales et parfums tropicaux, Viktor Lazlo, la chanteuse antillo-franco-belge sort un Begin the Biguine superbe, très loin du Canoë rose et de Pleurer des rivières qui la lancèrent, il y a vingt-deux ans.

Le retour de l'interprète de Canoë rose

Beaucoup de compositions de son cher François Bernheim, une réalisation signée de David Linx, jazzman belge : entre grands classiques anglo-saxons, chansons sentimentales et parfums tropicaux, Viktor Lazlo, la chanteuse antillo-franco-belge sort un Begin the Biguine superbe, très loin du Canoë rose et de Pleurer des rivières qui la lancèrent, il y a vingt-deux ans.

RFI Musique : Vous êtes d’origine antillaise et vous avez souvent abordé la musique antillaise de manière oblique, sans y plonger franchement.
Viktor Lazlo : Un jour, le pianiste martiniquais Mario Canonge m’a dit : "tu devrais faire de la musique pour ton pays". Mon problème, c’est que mon pays ce n’est pas que la Martinique. Mon pays, c’est la France, la Belgique, l’Angleterre, les Antilles anglaises, la Martinique, tous ces lieux d’où je viens d’une façon plus ou moins détournée et d’où viennent mes influences. Donc je ne peux pas foncer tout droit et faire de la biguine ou du zouk comme si j’avais toujours vécu aux Antilles.

Et, justement, c’est une évocation de la biguine qui ouvre votre album et lui donne son titre, Begin the Biguine.
Ce n’est pas vraiment une biguine, non plus : c’est une chanson de l’époque swing, une chanson de Cole Porter, qu’il n’a jamais enregistrée comme une biguine. J’avais l’envie évidente d’en faire une biguine et le hasard veut que David Linx a la même manière d’aborder les choses que moi. On a commencé l’enregistrement avec le percussionniste martiniquais Mino Cinelu au ti bwa. Après, David, comme réalisateur, en a fait un carrefour de ce que je suis, en y ajoutant des sonorités portoricaines, de la guitare électrique… J’avais en tête des violons à la Malavoi et c’est le jazzman Laurent Cugny qui a fait les arrangements pour cordes, avec sa manière à lui de comprendre cette musique tout en respectant la rythmique de la biguine. La chanson maintenant me ressemble plus que si elle avait été purement une biguine.

Dans votre cas, plus que dans d’autres, se pose la question de l’identité…
Ça l’a été très tôt parce que j’ai été élevée en Belgique, dans un village flamand où on n’avait jamais vu de gens de couleur et où on me regardait comme un sucre d’orge. La première interrogation est arrivée très tôt : pourquoi étais-je différente ? Puis, il y a une dizaine d’années, j’ai été approchée pour jouer dans un film et je devais jouer le rôle d’une signare au Sénégal. Mais le réalisateur m’a dit que j’étais trop citadine, que j’avais une culture trop occidentale et que je n’étais pas assez noire. J’ai pris tout ça dans la gueule en même temps. Le métissage est très difficile à porter...

A vos débuts, vous aviez une image très jazzy. Vous voici aujourd’hui beaucoup plus franchement jazz avec ce disque réalisé par David Linx. La maturité ?
J’ai commencé à chanter avec Lou Deprijck (producteur belge, notamment de Plastic Bertrand, NDLR), qui faisait avec moi une sorte de variété amoureuse des films d’après-guerre. C’était une approche très visuelle de la musique et le jazz ne voulait rien dire pour lui. Quant à moi, je sortais de chez mes parents, qui en écoutaient beaucoup, avec l’envie de ne surtout pas faire ce qui allait leur plaire. Et puis vingt ans ont passé, vingt ans pendant lesquels le milieu du jazz, qui est censé être fermé à toute forme de musique qui essaye de s’approcher du jazz, m’a progressivement adoptée. Il y a vingt ans, David Linx avait été le premier à percevoir quelque chose. Il m’avait dit : "ta voix est comme une trompette" et m’avait demandé de participer à son disque consacré à James Baldwin, ce qui m’avait décomplexée.

Qu’on me mette dans la catégorie qu’on veut : je cherche, je suis maladroite, je prends des chemins de traverse, je fais de la musique. Au Japon, on appelle ça jazz, et les premiers concerts que j’y ai faits étaient dans une boite de jazz avec des musiciens de Weather Report… En Allemagne, on dit aussi que je suis une chanteuse de jazz. J’ai effectivement mis du temps, quand même, à me décider à faire ce disque avec David. Je pense qu’on a fait, chacun de notre côté, ce chemin pour arriver à des choses brutes, sans avoir peur de ne pas plaire…

Ça s’est radicalisé, donc. Et pas seulement dans le jazz. Je n’avais jamais osé chanter quelque chose comme I’m So Lonesome I Could Cry d’Hank Williams, alors que c’est probablement par là que je suis entrée dans la musique. J’étais dans une école européenne avec des gens d’Allemagne, de Hollande, d’Italie, de Suède, et la musique que j’écoutais là, c’était Joan Baez, Joni Mitchell, de la country. Je n’ai jamais osé en chanter parce que je suis noire. Or, si ça n’est pas ma culture géographique, c’est quand même ma culture !

Mais le jazz non plus n’est pas votre "culture géographique". Vous n’êtes pas américaine !
C’est sacrifier à ce qu’on attend de vous. C’est plus facile de faire du jazz ou de la musique antillaise quand on est noire. Mais c’est très difficile de faire le grand écart avec la musique "wasp". Et Hank Williams, c’est "wasp" !

Viktor Lazlo Begin the Biguine (Polydor-Universal) 2007