Ça plane pour le Tigre des Platanes

Depuis le lancement de la collection de disques Ethiopiques, son initiateur Francis Falceto a fait des émules. C'est le cas avec les Toulousains du Tigre des Platanes. Au festival Africolor, ce groupe instrumental s'associera à la chanteuse éthiopienne Etènesh Wassiè le 21 décembre pour un concert exceptionnel, et proposera un répertoire métissé et groovy. Présentation du projet en compagnie du trompettiste Piero Pépin.

Rencontre franco-éthiopienne

Depuis le lancement de la collection de disques Ethiopiques, son initiateur Francis Falceto a fait des émules. C'est le cas avec les Toulousains du Tigre des Platanes. Au festival Africolor, ce groupe instrumental s'associera à la chanteuse éthiopienne Etènesh Wassiè le 21 décembre pour un concert exceptionnel, et proposera un répertoire métissé et groovy. Présentation du projet en compagnie du trompettiste Piero Pépin.

Issue de la Friture Moderne, gros ensemble toulousain qui existe depuis dix ans, le Tigre des Platanes est un quartet né pour une fête d’anniversaire, qui se tenait dans un lieu trop exigu pour faire entrer tout le personnel de la Friture. "Nous sommes venus à quatre et on a pris tant et si bien de plaisir que nous avons décidé de monter un répertoire de reprises autour des années 1970. On s’est retrouvé sur une tendance jazz libre et contemporain, loin du classicisme revivaliste. Mais avec un attitude aussi rock et funk." Cinq ans plus tard, la bonne blague a bel et bien fait long feu. Mieux, après un premier album intitulé Avec les dents, où se croisaient entre autres, une Chinoiserie de Duke Ellington et le Zombie de Fela, le saxophoniste Marc Démerau, le batteur Fabien Duscombs, le trompettiste Piero Pépin et le bassiste Mathieu Sourisseau s’apprêtent à sortir un deuxième album en compagnie de la chanteuse éthiopienne Etènesh Wassiè. Cette fois, centré sur le répertoire de l’âge d’or de la musique éthiopienne.

RFI Musique : Comment un groupe de jazz de Toulouse décide-t-il de reprendre des classiques de la musique éthiopienne ?
Piero Pépin  : En fait, dès la création de notre groupe, nous avions mis à notre répertoire des titres que l’on avait découverts via la série d’albums de la collection Ethiopiques. Il y avait le Yézémèd Yébaèd de Théshomè Meteku et le Yékatit de Mulatu Astaqté. C’était bien avant toute la vague qui a suivi le succès du film de Jarmush*. Il y avait dans l’approche et le son, entre la soul, le jazz et le rhythm’n’blues, des affinités avec notre démarche. Une manière de s’approprier des musiques extérieures, de les mélanger à leur propre culture, pour en sortir quelque chose de totalement original. Comme pour nous, quand nous reprenions du Fela ou du Art Ensemble Of Chicago, il n’a jamais été question de le faire dans le texte. Ils l’ont fait suffisamment bien. Et bien, il en va de même avec les artistes éthiopiens : nous voulons juste en tirer ce qui nous fait vibrer, ce qui peut nous ressembler.

Quels sont les compositeurs éthiopiens qui vous ont intéressé ?
Au tout début, nous nous sommes focalisés sur des instrumentaux de Mulatu Astatqé, qui est considéré comme le père de l’éthiojazz. C’était quelque part le plus simple à adapter, le Tigre des Platanes étant un groupe instrumental. Mais comme en Ethiopie la plupart des groupes sont dirigés par des chanteurs et chanteuses, nous avons très vite touché la limite et il a bien fallu adapter des chansons, en ôtant le texte. Du Mahmoud Ahmed, du Tlahoun Gèssèssè, du Alèmayèhu Eshètè…

Jusqu’à vous retrouver sur le label de Francis Falceto, celui qui a ressorti toutes ces merveilles…
En fait, il a entendu notre musique, qui l’a intéressée. Il nous a contactés pour nous inviter à venir jouer au festival de musique d’Addis-Abeba en janvier 2006. Pour cette occasion, nous avons encore étoffé notre répertoire, en fouillant dans les archives de Francis Falceto, afin d’arriver avec du matériel. L’expérience là-bas a été superbe : nous avons été bien accueillis, sachant que notre façon de reprendre leur musique est particulière. Certains ont pu être choqués par notre liberté, mais la plupart ont été surpris et touchés que de jeunes Français s’intéressent à leurs musique, pour en faire quelque chose d’actuel. Sachant que comme nous n’avions ni piano, ni guitare, ni chanteur, nous nous situions forcément très loin des versions originales, souvent avec des grands ensembles. De fait, même si nous avions voulu faire dans les simples copies, nous n’aurions pas pu !

Qu’est-ce que vous en avez gardé : une idée du groove bancal et "bordélique" ?
Il y a un peu de cela. Et puis le côté mélodique et harmonique qu’il y a dans les modes éthiopiens, quelque chose qui ne ressemble à rien d’autre. Ce n’est ni africain, ni asiatique, un peu entre les deux. Un ovni musical qui est très beau à jouer et qui correspondait à cette dimension iconoclaste que nous souhaitions avoir dans notre musique.

Depuis, vous avez persisté et signé…
Oui, nous avons eu envie d’aller plus loin. Nous avons beaucoup échangé avec Francis Falceto à ce sujet : il apparaissait clair que l’étape suivante était de bosser avec des musiciens éthiopiens, et si possible une voix, en faisant jouer à plein la confrontation des deux univers. Notre idée n’a jamais été d’interpréter une musique figée, comme au musée. C’est ainsi que nous avons rencontré Etènesh Wassiè, une chanteuse qui a un parcours atypique et qui est une fantastique improvisatrice. Elle s’inscrit dans la tradition azmari, des troubadours qui pratiquent les joutes verbales dans des lieux dédiés, les "azmari beit". Etènesh Wassiè possède une de ces maisons depuis quinze ans, où elle chante tous les soirs. Toujours est-il que nous avons préparé une nouvelle série de morceaux pour les faire avec elle.

Et alors ?
Nous les avons testés en direct avec elle, pendant la dizaine de jours qui précédaient notre première tournée ensemble. Nous avons gardé ceux qui fonctionnaient le mieux, et nous sommes partis en tournée. Etènesh Wassiè s’est tout à fait prêtée au jeu de l’innovation, tout en étant très ancrée dans la tradition. Elle a cette ouverture d’esprit qui collait à notre démarche, même si cette osmose s’est faite sur le temps.

Il y a eu plusieurs rencontres entre les musiciens éthiopiens et des musiciens du Nord… Desquelles vous sentez-vous proches ?
L’approche de The Ex avec Gétatchew Mèkurya est celle qui nous correspond le plus. Il y a aussi le formidable disque qui associe le batteur Han Bennink et le chanteur Jimmy Mohammed Jimmy. Dans les deux cas, il s’agit de relectures aventureuses, car rejouer la musique telle qu’elle était ne nous semble pas d’un grand intérêt. Nous nous sommes d’ailleurs rapprochés de The Ex. Terry, l’un de leurs guitaristes qui a beaucoup voyagé en Afrique, nous a expliqué comment lui aussi, avait flashé sur cette musique, d’un grand lyrisme.

Au fait, pourquoi le Tigre des Platanes ?
C’est un tout petit insecte, comme son nom l’indique, qui a été importé par erreur dans les années 1970 des Etats-Unis. Ça nous correspondait bien. Et puis ce truc microscopique fait beaucoup de mal, puisqu’il dévore les platanes qui bordent les belles allées. C’est un peu nous. En plus, il a quatre pattes et nous sommes un quartet. Et comme on cherchait un nom qui sortait de l’ordinaire, ça a vite fait l’affaire. Du coup ça marche bien, on n’arrête pas de nous poser la question… Bon, c’est plus une vanne qu’autre chose, même si toutes ces correspondances nous font bien marrer !

Un peu comme le titre de votre deuxième album ?
Oui, Zèraf, c’est-à-dire "banzaï !" en éthiopien. Un cri pour se donner du courage avant d’aller à la bagarre…

Le Tigre des Platanes et Etènesh Wassiè en concert les 19 et 20 décembre à Africolor
Le Tigre des Platanes et Etènesh Wassiè Zèraf à paraître fin janvier 2008 sur Buda/Universal* Broken flowers de Jim Jarmush, dont la bande son reprenait un morceau de musique éthiopienne paru dans la collection Ethiopiques