Rayess Bek

Il y a dix ans, à Beyrouth, il était un des premiers à rapper en arabe. Aujourd’hui, à 28 ans, Rayess Bek se pose à Paris pour raconter son monde franco-libanais. Doux rêves et mots durs, son hip-hop acoustique résonne loin.

Le courant d’air hip-hop

Il y a dix ans, à Beyrouth, il était un des premiers à rapper en arabe. Aujourd’hui, à 28 ans, Rayess Bek se pose à Paris pour raconter son monde franco-libanais. Doux rêves et mots durs, son hip-hop acoustique résonne loin.

Mardi 20 novembre, sur la scène de la Maroquinerie à Paris, il fait figure de petit nouveau, estampillé "coup de pousse" dans la programmation du festival Villes des musiques du monde auquel il participe. A Beyrouth, il est pourtant un pionnier du hip-hop libanais. Rayess Bek, alias Wael Koudaih, se définit lui-même comme une "espèce hybride". Et s’il n’est pas un débutant, son "hip-hop orchestral", qui mêle français et arabe, électro et musique traditionnelle, ramène le rap au goût du jour.

"Pas vraiment d’ici et pas vraiment d’ailleurs", dit l’une de ses chansons. "Ici", c’est le Liban où il est né, en 1979. Ce pourrait être la France, où il a grandi entre 3 et 14 ans, où il est revenu s’installer l’an dernier, après une nouvelle guerre. Sa double culture, déroutante, écrasante parfois, il en a fait une source d’inspiration. Depuis ses débuts, quand, adolescent, il rentre au Liban après la guerre civile. A l’époque, il maîtrise mal l’arabe. Ses premiers textes sont en français, "ce qui ne veut rien dire dans un pays où 90% de la population est arabophone." 

Au sein du groupe Aks’ser ("à contre-courant", en français), il tente le rap arabe. "C’était une des premières tentatives dans la région. Du rap arabe : ça nous faisait rire, c’était tellement absurde. Comme de vouloir monter sur la Lune il y a cent ans. Puis on a découvert que cette langue offrait une dimension incroyable." Il est vrai qu’elle va bien au hip-hop ; inutile de comprendre les paroles pour s’en rendre compte. Wael l’explique par la rythmique même d’une langue riche de consonnes et de sons percussifs. Un mélange idéal pour faire entendre une autre voix au Moyen-Orient. Celle d’une certaine jeunesse lassée d’un Liban éclaté entre ses religions et ses martyrs politiques.

Revendications censurées

Idéal, mais pas gagné. "Au début, on a été mal reçu. On nous jetait des bouteilles d’eau vides à la gueule ! C’était un blasphème rien que de rapper en arabe. On me disait : "Tu rappes en français ou en anglais mais pas en arabe, cette langue n’est pas faite pour ça. Tu ramènes la culture américaine chez nous." C’étaient les mêmes qui allaient au Starbucks ou au Mac Do…" Certains morceaux sont censurés. Tous en Arabie Saoudite ! Mais un public se constitue et grossit au fil des albums : trois entre 2001 et 2006. Entre temps, Wael sort deux disques solo sous le nom de Rayess Bek. "Pour aborder des thèmes plus personnels, plus politiques." Pour revendiquer une place pour ceux qui, comme lui à Beyrouth, passent allègrement la ligne de démarcation entre un Ouest musulman et un Est chrétien. Pour raconter "[sa] vie coupée en deux, mentalités moyenâgeuses / On s’adapte aux deux langages, on s’adapte au double jeu / A l’Est, jouer l’Européen au français impeccable / A l’Ouest, fils du bled, t’es fier d’être un arabe / A force de faire le caméléon entre deux extrêmes / Je crois que j’en suis devenu schizophrène". Schizophrène ou, plus récemment, herbe folle : "On faisait exprès de perdre le Nord pour mélanger l’Est et l’Ouest / C’est une histoire d’amour commune comme il y en a si souvent / Mais une histoire peu commune d’une chrétienne et d’un musulman / Au Moyen-Orient, dans cette partie du monde où notre histoire évolue / Les gens acceptent de voir du sang mais pas de bisous dans la rue (…) On a bafoué leurs traditions, jusqu’à aujourd’hui on en rigole / Si eux sont du gazon bien tondu, nous étions des herbes folles." Toujours, les thèmes du communautarisme et de l’identité interpellent. "On se pose tous ces questions, même en France."

Les thèmes reviennent, la musique, elle, évolue. Il aime encore le hip-hop de ses débuts, américain ou français, admire aujourd’hui les "supers textes" de Rocé, entre slam et rap, mais s’inspire plus encore des grands chanteurs égyptiens des années 1960, Abdel Wahab en tête. Pas étonnant d’entendre le oud et la flûte l’accompagner dans sa nouvelle formation - le Rayess Bek Orchestra - résolument ancrée dans "une démarche plus musicale et acoustique".

Les disquaires libanais s’arracheront encore les cheveux, faute de savoir où le ranger. Musique arabe, française, ou rap ? "Ils ont fini par me mettre partout. Entre George Wassouf et 50 Cent." En France, on trouve sa musique sur Internet. Le prochain disque ? On verra. Les projets ne manquent pas. Aujourd’hui à Paris avec Amazigh Kateb (Gnawa Diffusion). Hier à Los Angeles, où il rencontrait RZA (Wu-Tang Clan) et Nile Rodgers (Chic) pour les besoins d’un documentaire. Demain au Moyen-Orient, pour travailler en musique avec les Nations-Unies ou les ONG. Un vrai courant d’air.