Du Yémen dans l’alphabet transafricain des 3MA

Le projet de Rajery, Driss El Maloumi et Ballaké Cissoko

Le projet 3MA composé des musiciens Rajery, Driss El Maloumi et Ballaké Cissoko, parrainé par CulturesFrance, était l'invité ce 20 janvier du centre culturel français de Sanaa au Yémen. Au programme : atelier musical avec trois personnalités du voisin péninsulaire et un concert magique livré à six cents personnes. Une rencontre gourmande avec la vieille ville de Sanaa, une connivence joyeuse avec les oud et les voix des hôtes... En attendant le premier album du projet transafricain, en mars prochain, et une large tournée qui conduira de l’Afrique australe aux Pays-Bas, en passant par la France et le Moyen-Orient.

Premières rencontres, les lieux. Les pavés de la vieille ville de Sanaa. De fragiles étincelles de lune s’y incrustent et bordent le chemin. Les maisons élancées, pierres et pisé, toisent le visiteur de leurs fenêtres aux cadres relevés de chaux.

Rajery le Malgache, est bluffé. Ce jeudi 17 janvier, il s'apprête à rencontrer les musiciens yéménites avec lesquels il va bientôt répéter. Au centre culturel français, Nashwa, la chanteuse vedette, timidement assise, toute enveloppée d’une tunique noire, les mains croisées sur les genoux. Après un long séjour dans les pays du Golfe, elle a récemment signé son retour sur la scène yéménite. Puis, Abdellatif Yagoub, star du oud, complice musical de Smadj et Mehdi Haddab (musique électro-orientale), qui va et qui vient, dans la salle, sur son instrument, au téléphone, toujours en mouvement. Et enfin Sharaf Al Qaedi, plus réservé, qui lui est un virtuose du luth oriental à la voix profonde.

Driss El Maloumi, le "M" oudiste du Maroc, va donner le tempo. Les culs arrondis des trois oud se préparent. Ils démarrent ensemble.  Rajery, le "M" de Madagascar, s’approche doucement. Sa valiha, la harpe tubulaire en bambou des hauts plateaux malgaches, taquine de petites notes aiguës les rythmes syncopés. Ballaké Cissoko, le "M" du Mali, distribue les harmoniques cristallines de la kora. Ce point d’exclamation élancé, bien calé entre les jambes, étonne tout le monde.

L’atmosphère de ce premier morceau est chaude. Les battements de pieds des six musiciens tracent le chemin de Al Ra’iyya, la chanson composée par Abdellatif, l’histoire d’une petite bergère des côtes arides de la Tihama, la province côtière de la mer Rouge. Début des répétitions, et les affinités musicales africaines et arabiques s’apprivoisent déjà.

Le clignement des yeux de Rajery suffit à inviter Nashwa à le rejoindre dans ses envolées vocales. Ils se répondent, on flirte presque avec le scat. On s’échange les instruments et on s’amuse.

Concert sans frontières

Au programme de ce premier séjour yéménite, sous le parrainage de CulturesFrance et à l’invitation du centre culturel français de Sanaa, un atelier de travail, pour décliner le projet transafricain des 3MA avec le voisin continental arabique. Puis un concert, où chacun se retrouve sur scène pour proposer son propre style, avant de se rejoindre pour un final commun. Nous sommes dimanche. Driss s’interroge, avant de monter sur scène, sur la réaction des six cents personnes invitées à la performance donnée au centre culturel yéménite. Le décor de la scène figure, dans un large relief convaincant, la vieille ville de Sanaa bordée d’arbustes. On s’inquiète, un court moment, de l’arrivée inopinée d’un synthétiseur....Si ce son saturé venait à brouiller la délicatesse des instruments à cordes. Congé est donné au clavier, poliment.

Daniel, l’ingénieur du son canadien, fait des merveilles sans affolement. Les balances sont calées, les câbles brouillons mis en ordre, les retours sont déplacés pour ne plus masquer les musiciens sur scène. Les projecteurs habillent maintenant les artistes moins violemment.

Une dernière frayeur. Une mallette instrumentale a été oubliée dans le coffre d’un taxi. Et les musiciens yéménites se font attendre. Le concert approche, et tout s’arrange. Oublié le stress du mauvais sort et l’arrivée un peu tardive des spectateurs. La salle grossit d’un coup et gronde. Il est 20 heures pile.

Ravero, un morceau, le premier, et le public est conquis. Les musiciens font voyager l’auditoire d’un pays à un autre, mais aucune frontière apparente dans ce cheminement. Les trois "MA" sont de beaux compagnons de route. Ils échangent et se sourient, ils se regardent comme trois frères qui préparent une merveilleuse bêtise. Quelques rangées turbulentes, au fond de la salle, stoppent leur brouhaha. Place à Enfance, Awal ("Paroles" en langue amazigh, berbère), puis Taxi brousse, Moraingy (sport de combat malgache) et Elévation. Arrive alors Dou Tac, où le langage ironique des onomatopées mime le discours politique africain. La parodie emballe l’auditoire. Puis les trois instruments se laissent amadouer par la complainte D’Hanatra ("conseil") et les murmures poétiques de Driss El Maloumi. La chanson, amoureuse, captive la salle. Le public distribue son plaisir sans compter.

Les hôtes yéménites prennent place sur des sièges chaleureux. Ils poursuivent, chacun à leur tour, la ballade. Puis tous se retrouvent pour faire exploser dans la nature l’intimité des séances de répétitions. Al Ra’iyya, notre petite bergère de la Tihama, s’élance maintenant comme une tarentelle napolitaine. Les oud égrènent les notes, puis les accords se mettent à gronder. La valiha et la kora étincellent ce tourbillon fougueux. Nashwa apparaît dans une robe dorée flamboyante, le foulard a libéré une divine crinière rousse.

"3MA" a introduit dans son alphabet transafricain un Yémen gourmand. Le public yéménite a répondu avec passion à l’invitation lancée par trois musiciens magiques. On se quitte à regret et on espère qu’ils partageront de nouveau très vite leur prochaine cueillette collective. Sortie du premier album en mars. Son titre, 3MA. Puis une longue tournée, l’Afrique australe, le Moyen-Orient, les festivals d’été en France, en Hollande...En attendant, chacun retrouve sa propre lettre.

François-Xavier Trégan