Disparition de Lili Boniche

On vient d'apprendre la disparition de la légende de la variété judéo-arabe algérienne, Lili Boniche, décédé le 6 mars dernier à Paris. Dès les années 40, il popularise le style francarabe, symbole d'une Algérie coloniale et cosmopolite. Au terme d'une pause de 30 ans, le "Crooner de la Casbah", redevient à la mode dans les années 90, porté par un Paris branché et métissé.  Il laisse le souvenir d'un artiste flamboyant et séducteur.

La musique judéo-arabe perd un symbole

On vient d'apprendre la disparition de la légende de la variété judéo-arabe algérienne, Lili Boniche, décédé le 6 mars dernier à Paris. Dès les années 40, il popularise le style francarabe, symbole d'une Algérie coloniale et cosmopolite. Au terme d'une pause de 30 ans, le "Crooner de la Casbah", redevient à la mode dans les années 90, porté par un Paris branché et métissé.  Il laisse le souvenir d'un artiste flamboyant et séducteur.

En 1991, Lili Boniche coule des jours tranquilles sur la Côte d'Azur auprès de sa deuxième épouse Josette. Le chanteur a laissé tomber sa carrière depuis les années 50. S'il chante toujours lors de galas privés ou de fêtes sépharades, Lili est un artiste oublié. Quand Francis Falceto, spécialiste des musiques du monde, lui propose de remonter sur scène, Lili ne se fait pas prier. Il fait un carton de l'Europe au Japon. Falceto devient son imprésario et avec le producteur Michel Lévy, monte la collection Trésors de la chanson judéo-arabe. Un CD est tout naturellement consacré à l'enfant de la Casbah, au yaouled (titi algérois), dont le répertoire n'existait jusque-là que sur un vieux disque inaudible.

Star à 15 ans

C'est dans un Alger d'un autre temps que naît Elie, dit Lili, Boniche en 1921 dans une famille  juive originaire d'Espagne et de Grande Kabylie. Fils d'un modeste bijoutier, joueur de mandole, le petit Lili est plus sensible au haouzi, dérivé populaire de la musique arabo-andalouse, qu'à l'école. Saoud l'Oranais, maître du genre, remarque ce gamin qui manie la mandoline avec virtuosité. Avec difficulté, il convainc son père d'en faire son élève. Lili a 10 ans. Pendant trois ans, il apprend les règles de la musique classique et l'art du luth. A 13 ans, il intègre de fameux orchestres comme la Moutribia. Puis en 1936, à 15 ans, il demande personnellement - réalité ou légende - au directeur de Radio Alger d'animer sa propre émission. Succès.

Ses textes parfois naïfs parlent d'amour, portés par une voix chaude. Lili devient une vedette populaire, aimé de toutes les communautés. Au fil des ans, des modes et des tubes (Alger Alger, Pedro le Toreador, Alleche tu ne m'aimes pas), il mêle sa formation classique aux styles les plus populaires : tango, cha cha, paso-doble, flamenco, chaâbi, variété italienne, juive, égyptienne, française, algérienne et arabo-andalouse. Son style évolue sans cesse. Dans les années 40, il ajoute des textes en français, voire en espagnol, à l'arabe algérois. C'est le  francarabe, créé entre Beyrouth et le Caire dans les années 10. Ce sera sa marque de fabrique.

Alger-Paris

A la fin des années 40, Lili Boniche vit entre les deux capitales et devient la star du Soleil d'Algérie, cabaret couru du Faubourg Montmartre. C'est là qu'il fait la connaissance de son plus célèbre fan, un jeune député nommé François Mitterrand. Quarante ans plus tard, le député devenu président, fera parfois venir le chanteur algérien dans ses appartements pour des concerts privés.

Mais sa première épouse, une riche comtesse jalouse, met fin à son pétillant parcours. Il rentre à Alger au début des années 50 et démarre une autre vie. Jusqu'à la guerre d'Algérie, le musicien exploite quatre salles de cinéma. Puis en 1962, la situation politique le pousse à quitter définitivement l'Algérie, désormais indépendante. En France, il reprend une entreprise de restauration puis devient représentant en matériel de bureau.

Discographie tardive

Après l'initiative de Francis Falceto, c'est le couturier Jean Touitou, patron de la maison APC, qui en 1998 propose au musicien de produire un CD. Il y en aura quatre en cinq ans à commencer par une compilation revisitée de ses standards (Alger Alger en 98) et un dub (Boniche Dub en 99), tous deux produits par Bill Laswell, artisan new-yorkais de la world fusion. Puis en 2000, sort un live à l'Elysée Montmartre (Lili Live) suivi en 2003 d'Œuvres récentes où le vétéran algérien croise la route de Matthieu Chédid.

Mais alors que le tout-Paris et de nombreuses scène européennes s'emballent pour le répertoire rétro de Lili Boniche, le vieil artiste regrette de ne pas avoir de descendance musicale directe : "Aucun jeune ne vient me demander de transmettre ma musique"*. Il noue des liens avec les jeunes stars du raï mais c'est une autre époque. Avec d'autres vedettes de la chanson judéo-arabe des années 30 à 50, remises au goût du jour dans les années 90, Reinette l'Oranaise, les Oranais Blond-Blond et Maurice El Medioni, René Perez de Tlemcen ou la diva algéroise Line Monty, Lili Boniche incarne la fin d'une époque. Sa musique a néanmoins encore une réelle force intercommunautaire comme un Enrico Macias qui a popularisé son titre l'Oriental. D'ailleurs, ultime symbole, ses derniers regrets étaient de ne pas être retourné en Algérie depuis 1962 et de n'avoir jamais chanté en Israël.

*actuj.net

CDs :
Alger Alger (APC/Pias, 1998)
Boniche dub (APC/Pias, 1999)
Lili Live (APC/Pias, 1999)
Oeuvres récentes (APC/Pias, 2003)
Il n'y a qu'un seul Dieu, live à l'Olympia (Warner, 1999)
Trésors de la chanson judéo-arabe (Atoll Music, 2CD, 2005)

DVD :
Concert unique à Mogador (MK2/Warner Vision, 2004)