Les artistes francophones pleurent Aimé Césaire

Aimé Césaire en 1987 © Philippe GIRAUD/Gamma-Rapho

Aimé Césaire, le poète et homme politique martiniquais était le héraut de la "négritude". Il était aussi une référence spirituelle majeure pour une bonne partie de la scène musicale francophone.

La disparition d’Aimé Césaire est un deuil pour les artistes de la francophonie, bien au-delà des seuls Martiniquais dont il fut le député pendant un demi-siècle.

L’homme qui vient de disparaitre à 94 ans, fut l'auteur du terme de "négritude" et du courant littéraire qui s'en est suivi, prônant la libération de l’homme noir qui, aux Amériques ou en Afrique, vivait sous la domination matérielle et mentale de la civilisation occidentale.

Cette civilisation, Césaire en fut pourtant un des plus brillants fils : venu d’une famille nombreuse et petit-fils du premier enseignant noir de la Martinique, il fut remarqué par ses instituteurs et professeurs pour ses dons et sa capacité de travail. Orienté vers le lycée Louis-le-Grand à Paris, établissement de l’élite des écoles de la République, il y rencontre dès le premier jour un autre Noir, qui l’a précédé sur le même chemin d’excellence, mais en provenance d’une tout autre réalité coloniale : Léopold Sédar Senghor vient du Sénégal et ils seront des amis de toute une vie.

Ensemble, ils réfléchissent à leur situation commune d’hommes noirs issus du vaste ensemble colonial français tout en se passionnant pour la littérature française (Apollinaire et Mallarmé, notamment, pour Césaire) et les idées politiques qui agitent le milieu étudiant parisien dans ces turbulentes années 30. Rien ne leur convient dans les pensées et idéologies qui leur sont proposées ou enseignées. Ensemble, ils posent les jalons de ce qui deviendra la négritude, affirmation de liberté individuelle et collective, restauration de leur fierté identitaire.

Dans ses premiers écrits, et notamment Cahier d’un retour au pays natal, publié en 1939, Césaire propose une nouvelle dignité à l’homme noir, au-delà des oppositions rituelles entre opprimé et oppresseur, prolétaire et bourgeois, "civilisé" et "primitif". Poète proche du surréalisme, il dynamite la vieille syntaxe poétique française en même temps que les idées européocentristes qui l’animent, sur une trajectoire qui conduit "à la fois à la liberté et à l’homme nègre".

Si, en France, Césaire n’est d’abord connu que des milieux lettrés ou engagés, sa pensée est un choc pour la société antillaise. Alors que l’idéal social, politique et même esthétique est y associé au Blanc, il dit haut et fort le mot "nègre" dans un sens positif et non plus seulement péjoratif. Comme Senghor, il proclame qu’"être plus nègre, c’est être plus libre". Révolution intellectuelle, artistique et aussi politique. Car Césaire s’engage : d’abord membre du Parti communiste française, il créera quelques années plus tard le Parti populaire martiniquais, aujourd’hui encore formation majeure de la vie politique de l’île. Son premier combat politicien est pour l'abolition du statut de colonie pour les possessions françaises d’Amérique et le soutien à la départementalisation, qu’il pense être une voie plus sûre pour l’émancipation morale de son peuple que le combat pour l’indépendance pure et simple. Ainsi, l’ancien élève de Louis-le-Grand défendra jusqu’à ses derniers jours l’idée d’une communauté de destin entre la France et la Martinique, une communauté qui exige estime et respect mutuels.

Car la révolution de la négritude est surtout une affaire d’estime et de respect, à une époque où les artistes antillais hésitent entre de multiples tentations contradictoires : se fondre dans la culture métropolitaine par la musique classique ou la chanson sentimentale conventionnelle, se faire passer pour des Américains -et jouer du jazz- ou pour des Cubains -et se faire embaucher dans les cabarets "typiques"-, ou céder encore et toujours aux charmes doucereux du "doudouisme" et de son exotisme de pacotille. Tandis que les musiques rurales à base de tambours sont méprisées comme "musiques de gros nègres", selon l’expression d’époque…

Le chemin sera long encore du Cahier d’un retour au pays natal jusqu’à la pleine reconnaissance des musiques antillaises chez elles comme à l’extérieur. Mais c’est Césaire qui a lancé : "Je commanderai aux îles d’exister". Ce processus d’affirmation au monde sera long, de Henri Salvador faisant un tube mondial avec Maladie d’amour à la fin des années 40, jusqu’au déferlement planétaire du zouk de Kassav’ dans les années 80. Un chemin par lequel les musiciens des Caraïbes se battront pour se définir et définir leur culture dans son périmètre, ses textures, son "authenticité". Et, sur ce chemin, la négritude d’Aimé Césaire est un phare : "Il nous a donné le droit", résume d’une formule lapidaire Jocelyne Béroard de Kassav’. Le droit de se dresser non seulement comme Noirs, mais aussi comme Antillais aux identités et aux origines toujours plurielles, comme représentants d’une culture minoritaire, comme artistes issus d’une nation minuscule à l’échelle du monde…

En même temps, Césaire affirme la communauté d’âme et de destin des "nègres" d’Afrique, des Amériques et de partout ailleurs, message bien entendu par les musiciens des faubourgs ou des villages africains partant à la conquête des centres-villes et du monde entier, ou par les enfants de l’immigration éparpillés en Occident.

Alors, quand Positive Black Soul ou MC Solaar, à l’occasion d’émissions de télévision, rappent les textes d’Aimé Césaire en hommage à son œuvre et à son message, se révèle le lien profond entre le poète savant et ses enfants des cultures populaires.  

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