Bill Deraime, une renaissance spirituelle

Avec Bouge Encore, l’emblème du blues hexagonal, Bill Deraime, offre des versions réorchestrées de ses anciens titres, ainsi que des nouvelles chansons. Un album brillant et plein d’humour, optimiste, qui semble présager la fin d’une période difficile. Bill Deraime y parle en blues, un langage de l’âme à l’âme, de l’extrême tendresse au cri de fureur. Rencontre avec un artiste à la sensibilité exacerbée.

Sortie de crise

Avec Bouge Encore, l’emblème du blues hexagonal, Bill Deraime, offre des versions réorchestrées de ses anciens titres, ainsi que des nouvelles chansons. Un album brillant et plein d’humour, optimiste, qui semble présager la fin d’une période difficile. Bill Deraime y parle en blues, un langage de l’âme à l’âme, de l’extrême tendresse au cri de fureur. Rencontre avec un artiste à la sensibilité exacerbée.

RFI Musique : Dans ce dernier album, vous réorchestrez de vieux titres. Comment est né ce projet ?
Bill Deraime :
L’idée a germé en 2005, à la suite d’un Olympia, au terme d’une époque difficile avec le même tourneur, auquel j’offrais ce "cadeau de rupture". Mes quinze jours –trop longs à mon goût - dans la salle mythique en 1985 avaient enclenché une douloureuse maladie : la maniaco-dépression, souffrance des hauts et des bas, mal de l’extrême sensibilité aux événements. Pendant de longues périodes intermittentes, j’ai tout stoppé. La sortie, sans suite, de mon live au New Morning en 2004, n’a rien arrangé. Les majors me boudaient ; je touchais les bas-fonds. A la croisée des routes, me restaient deux options : laisser tomber ou réagir mystiquement. Armé de mon bâton de pèlerin, j’ai emprunté, en toute sincérité, un chemin dont je tairai le nom. Au retour, ma vieille guitare douze cordes Guild m’attendait.

Musicalement, cette guitare a donc été le point de départ ?
Avec elle, amie fidèle de mes années gospel, je rechantais mes vieux blues, comme une renaissance au son profond et large. J’ai travaillé dans l’optique de jouer seul, avec des arrangements rythmiques et mélodiques étudiés : une très sensible amélioration de ma technique ordinaire de chanteur-guitariste, accompagné par des musiciens. Au fil du temps, ce projet est devenu une occupation qui saisit l’esprit et investit la vie. A partir de cette Guild électro-acoustique, le son d’ensemble s’imposait : dépouillé, nu, amplifié, mais non branché.  J’ai ainsi convié l’équipe habituelle pour une session studio.

Vous qualifiez vos chansons d’alors de simple "maquettes" de vos reprises actuelles ?
De la même façon, ma personnalité de l’époque n’est qu’un brouillon de ce que je suis aujourd’hui : je revisite ces chansons, matière première d’une recherche de la source, et de la vérité. Plus jeune, j’étais beatnick, hippie. Je chantais sans me poser de question, dans le métro, pendant mes voyages, insouciant, indifférent aux problèmes d’argent. Cette liberté-là me permettait d’exprimer au plus juste mes émotions. Par la suite, je devins obsédé par la pression commerciale, et celle du paraître, résultat de la dure loi du show-biz. On ne change pas profondément, mais extérieurement. Aujourd’hui, je tente de retrouver l’essence précieuse et fondamentale. Comme un pionnier, je creuse. Aux différents étages de la fusée, se loge chacune de nos personnalités ; au dernier, la liberté. Pour retrouver d’où tout provient, me revoici au premier seuil. Je reprends des forces et respire, explore ce fond où réside l’humain.

Le titre de votre album Bouge encore indique avec humour cette renaissance. Le dessin de Zep exprime parfaitement cette idée : l’enfer des concerts, la poubelle, la rue, la gueulante, la douze cordes. Un trait simple, humain qui dit que je ne suis pas encore mort ! En tant qu’oblat, je reste très croyant. Selon moi, la musique demeure la forme d’art la plus proche de la mystique. Je sonde au fond de mes tripes. Je me laisse envahir par la muse, et la mouvance. Basée sur le matériel, la spiritualité ne s’extrait pas du réel. Au contraire. Une guitare représente les cordes de l’âme. En cela, je peux parler de résurrection : l’âme les fait vibrer. L’on remonte alors d’autant plus haut que l’on a touché le fond. C’est seulement là que l’on devient un artiste. Enfin, il y a eu ces moments de bonheur intense, comme lorsque j’ai présenté l’album la première fois sur scène ou ce concert magique à Saint-Etienne. Dans ce disque, je remercie tous ceux qui m’ont soutenu dans les moments les plus sombres : amis, spectateurs à l’éthique proche de la mienne.

Au-delà des structures formelles, le blues reste donc pour vous l’art de l’âme ?
Au-delà de l’intellect, intervient dans la création le ressenti, la sensation, l’âme, le cœur, l’instinct. De l’orientation de vie, découle naturellement l’expression musicale. Des artistes tels Ray Charles ou Edith Piaf ont vécu intensément, et appartiennent, à mon sens, à la lignée du blues. Les chansons de Bob Marley constituent de même des psaumes bibliques, modernisés de façon à les rendre accessibles à tous. Elles recèlent une poésie particulière et universelle, une recherche du sens de la vie, qui nous fait à tous, cruellement défaut. Je mène donc une existence en blues, en gospel, mais tâche de me tourner vers un art positif, comme celui de Ben Harper ou des Neville Brothers. Avant, je cherchais simplement à jouer le bluesman. Maintenant, je reste ouvert et rayonne vers des éléments positifs. Fluide de vie, le blues provient de l’âme, des tripes, de l’accumulation des expériences et de la transmission des feelings. En cela, son esprit reste éminemment moderne.

Modifié, votre chant s’est, par ailleurs, ouvert au cri ?
Avec la musique, je me sers de ce que j’ai appris pour lutter contre le moi possessif et la crispation. Salutaire, le cri primal relève de la naissance, et de la mort. Quand tu n’en peux plus, tu hurles. La musique reste un cri de douleur, qui se transforme en explosion de joie profonde. Aujourd’hui, ce n’est plus Bill qui chante dans le monde, mais bien le monde qui chante en Bill.


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Bill Deraime Bouge encore (Mosaic Music) 2008