Le jazz à la nantaise

C’est en 1918 que le jazz a débarqué avec l’orchestre de Jim Europe sur les rivages de Loire-Atlantique. Depuis, cette musique n’a jamais cessé d’irriguer les créations locales, à tel point qu’en 2008, bon nombre de spécialistes du genre, comme Julien Lourau, parle même d’une filière nantaise. Etat des lieux.

Une riche scène locale

C’est en 1918 que le jazz a débarqué avec l’orchestre de Jim Europe sur les rivages de Loire-Atlantique. Depuis, cette musique n’a jamais cessé d’irriguer les créations locales, à tel point qu’en 2008, bon nombre de spécialistes du genre, comme Julien Lourau, parle même d’une filière nantaise. Etat des lieux.

Lors des prochains Rendez-vous de l’Erdre, le festival qui se déroulera les 29, 30 et 31 août en région nantaise, la fourmillante scène locale va encore une fois s’illustrer sur le devant de la scène. Il y aura plus de trente groupes triés sur le volet - soit 50 % de la programmation ! – là où généralement les autres villes des raouts festivaliers peinent généralement à dégoter un vivier local. "Avant de prendre la direction du festival, je pensais déjà que Nantes était une scène très vivace, l’une des plus riches en termes de musiciens et de propositions, confirme Armand Meignan, qui dirige désormais du festival. Mais en étant sur place, j’ai constaté que la réalité était encore plus forte. Hormis Toulouse et Strasbourg, je ne vois pas une ville aussi solide sur le terrain du jazz." Esthétique classique ou tendance libre, blues rural ou plus rauque, tentations électroniques, ou encore métissées, on trouve de tout sur la scène nantaise. Des groupes amateurs, et puis surtout de sérieux professionnels.

Les plus reconnus se retrouvent sur Yolk, le label fondé en avril 2000 par le saxophoniste Alban Darche, le contrebassiste Sébastien Boisseau et le tromboniste Jean-Louis Pommier pour "créer un outil complet pour les musiciens du collectif et accueillir les auto-productions". Basée dans la région nantaise, cette structure abrite des jazzmen de tout horizon, dont le Gros Cube, l’orchestre-phare d’Alban Darche, le collectif Qüntêt ou encore les projets de François Ripoche. Né en 1968 à Nantes, ce saxophoniste vient de s’illustrer avec un album signé Francis et Ses peintres, La Paloma où l’on retrouve le chanteur Philippe Katerine, régional de l’étape qui fut déjà convié l’an passé par Alban Darche. Car si dans cette aventure, il y a beaucoup de sérieux, il y a aussi ce qu’il faut d’humour, entre les lignes. "Yolk, c’est avant tout un esprit de famille et la scène du jazz à Nantes, c’est un peu l’équivalent du phénomène rock à Rennes dans les années 80", résume François Ripoche, qui fut par ailleurs à l’initiative en 1996 d’un festival, Jazz sur Lie, au cœur du vignoble du muscadet.

Le saxophoniste poursuit : "Yolk fédère pas mal de bonnes énergies de la scène nantaise, mais il y a aussi d’autres explications à l’éclosion de toute cette génération : les aînés nous ont montré la voie, à commencer Jean 'Popov' Chevallier, un batteur qui a la soixantaine, très ouvert, qui donne des conseils plus que des cours. Nous sommes tous passés chez lui ! Et puis il y a aussi Jean-Luc Chevallier, Billy Corcuff et Jean-Marie Bellec qui ont eu un rôle dans l’essor de cette génération, dispensant souvent leurs savoirs lors de masters class, des ateliers… ou sur scène.'

Largeur d'esprit

Parmi cette génération à l’oeuvre on retiendra quelques noms désormais bien connus des scènes parisiennes : le pianiste Baptiste Trotignon, les guitaristes Philippe Eveno et Maxime Delpierre, le batteur Christophe Lavergne, le trompettiste Geoffroy Tamisier ou encore le contrebassiste Simon Mary, leader du projet Mukta. En clair une diversité de styles, du bop pur et dur aux projets plus transversaux, qui témoigne de la largeur d’esprit de cette scène.

"Un travail de fond considérable a été réalisé par Musique et Danse en Loire Atlantique (ex Addm 44, nda) depuis maintenant 25 ans, à l'initiative du trompettiste Billy Corcuff, dont j'ai pris la suite, avec le soutien toujours  efficace d'Yves de Villeblanche, directeur de l'Addm." poursuit Jean-Marie Bellec, à la tête de la classe de jazz du conservatoire, antichambre du conservatoire national de musique qui fut et reste une véritable pépinière de talents.

Tout le monde vous le dira, même si ce fin pédagogue tempère en citant une longue histoire, comme le démontrent le récent livre de Philippe Hervouët Down by the river Loire, le Jazz à Nantes de 1918 à nos jours et l'exposition de Jean Neveu, Nantes et le Jazz : une histoire d'amour qui circule actuellement dans les médiathèques de la ville. Jean-Marie Bellec insiste aussi sur la création du Pannonica qui "a donné une ouverture au jazz actuel qui n'aurait sans doute pas été possible s’il n'y avait eu que des troquets pour soutenir le spectacle vivant, tout en en 'tuant' les dits troquets…"

Un haut lieu du jazz

Le Pannonica, c’est le club de Nantes, créé voici 15 ans sur les décombres du Cercle nantais du jazz. C’est là que François Ripoche a tenu résidence pour accoucher de son dernier disque. C’est surtout l’un des hauts-lieux du jazz made in France, où passent de nombreuses tournées américaines, au risque de faire de l’ombre aux cafés-concerts comme le traditionnel Canotier. L’un des deux programmateurs, Cyril Gohaut, relativise néanmoins le rôle de cette salle à la programmation hebdomadaire sur la scène locale. "Nous sommes bien entendu attentifs aux musiciens nantais, que nous convions régulièrement. Mais après, notre programmation ne se limite pas à cela !" Pour autant, ils invitent tous les trois mois les jeunes groupes issus du conservatoire mais aussi de formations autodidactes dans des soirées dédiées et gratuites. Comme celles récemment de la Fête de la musique où l’on a pu entendre une partie de la relève.

Justement, les noms de demain s’appellent Chloé Cailleton, chanteuse, Mathieu Nauleau, pianiste ou encore Santiago Gervasoni, le jeune prodige qui à tous justes 13 ans, retourne d’ores et déjà tout le monde. "Il y a un énorme vivier de jeunes talents extrêmement talentueux, dont bien sûr tous les éléments n'iront pas vers une carrière de musicien de jazz, mais je suis époustouflé... Nous avons des musiciens qui à l'âge de 14 ans approchent de la fin de leurs études "classiques", sont déjà en classe d'écriture, pratiquent le jazz depuis plusieurs années, et seront à mon humble avis du même calibre que leurs aînés. Honnêtement je les crois même encore meilleurs" assure optimiste Jean-Marie Bellec, à l’heure d’emmener un tout jeune trio à Jacksonville, la ville jumelée avec Nantes, pour une semaine de séjour à l’University of North Florida où le département jazz est dirigé par le saxophoniste Bunky Green, l’une des références majuscules de Steve Coleman. Ce projet de partenariat aboutira à trois concerts sur la scène des Rendez-Vous de l’Erdre. Ça promet de beaux lendemains qui swinguent.


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