L’autre hip hop québécois

L’émergence d’artistes hip hop québécois ne date pas d’hier : depuis les années 1990, plusieurs albums de rap francophone et anglophone ont vu le jour. Si des groupes comme Taktika et Loco Locass roulent leur bosse avec succès depuis plus longtemps, l’on assiste aussi depuis quelques années à la naissance d’un nouveau hip hop hybride, plus festif qu’engagé et intégrant plusieurs genres musicaux.

La relève repousse les limites du genre

L’émergence d’artistes hip hop québécois ne date pas d’hier : depuis les années 1990, plusieurs albums de rap francophone et anglophone ont vu le jour. Si des groupes comme Taktika et Loco Locass roulent leur bosse avec succès depuis plus longtemps, l’on assiste aussi depuis quelques années à la naissance d’un nouveau hip hop hybride, plus festif qu’engagé et intégrant plusieurs genres musicaux.

Parmi ce qui se fait dans le milieu hip hop à Montréal, les propositions musicales du groupe Omnikrom (Trop banane) et du DJ Ghislain Poirier (No Ground Under) sont exemplaires d’une nouvelle tendance. Plus légère, déconstruite et mêlée à d’autres styles musicaux comme l’électro, cette branche du rap s’éloigne aussi plus que jamais des thèmes revendicateurs ou sociaux que l’on pouvait lui associer auparavant.

Poirier est d’ailleurs le premier à avoir nommé en 2006 ce nouveau mouvement hip hop "de champ gauche". Sans avoir été clairement définie, l’expression souvent réutilisée par les artistes et l’industrie musicale du Québec pour parler d’électro-rap ou de rap "new school" abstrait semble tout simplement désigner l’"autre" hip hop, un hip hop de marge qui à la fois s’inspire des codes du genre et les détruit, sans trop se prendre au sérieux. Il résiste à la catégorisation habituelle, puisqu’il fait appel à des éléments du hip hop sans s’y réduire. Transposée en France, l’étiquette désignerait par exemple le travail de TTC, par opposition à la démarche d’un collectif comme IAM.

À l’occasion du festival Pop Montréal, qui se tenait du 1er au 5 octobre derniers, RFI a causé hip hop "de marge" avec Socalled et Radio Radio, deux ovnis du rap, ainsi qu’avec Gatineau, récipiendaire 2008 du prix GAMIQ (les Victoires québécoises des artistes indépendants) Album hip-hop de l’année.

Josh Dolgin, alias Socalled, établit clairement le hip-hop comme la base des pièces multiculturelles et hybrides qu’il propose. À la fois musicien, DJ, cinéaste et magicien, l’artiste anglophone en consomme depuis les années 90, soit bien avant d’avoir l’idée géniale d’intégrer des samples de musiques de théâtre yiddish, de mélodies hassidiques et de klezmer à ses productions. "Je suis Juif et je voulais trouver des sources musicales qui me reflètent. J’ai découvert que la musique juive marche parfaitement avec le hip-hop à cause de ses nombreux breaks."

Socalled collabore avec plusieurs acteurs majeurs de la "vraie" scène hip-hop, tout en jugeant important d’explorer tous les styles. C’est qu’il estime que le hip-hop s’est éloigné de son but d’origine – la liberté – et est devenu très restrictif. Après tout, Ghettoblaster, titre de son dernier album, signifie "faire éclater les ghettos". Une œuvre riche et métissée, donc, qui refuse les frontières du hip-hop.

C’est cette même liberté que revendiquent les membres du groupe Radio Radio en mêlant habilement électro et hip-hop. Peu soucieux de l’étiquette qu’on leur appose, ils se distinguent par leur contenu humoristique en chiac (langue acadienne de l’est du Canada). Avant Radio Radio, il y avait la formation Jacobus et Maléco, qui proposait pour la première fois un hip-hop acadien dont les textes se faisaient plutôt revendicateurs et imprégnés de références culturelles originales.

Après le départ de Maléco, Jacobus et ses collaborateurs ont formé Radio Radio, nouveau projet qui témoigne d’une volonté de faire plus léger. "S’il y a une chose que Radio Radio prend au sérieux, c’est faire le party", résume le rappeur Timo, co-auteur avec Jacobus des textes de l’album festif Cliché hot en lice pour le prochain Félix (les Victoires de la musique au Québec, l’ADISQ) de l’Album hip-hop de l’année.

Egalement pressenti dans cette catégorie de l’ADISQ, le CD éponyme du groupe Gatineau, qui tournera avec Radio Radio cet automne. Séba, chanteur et parolier de Gatineau, se dit fier de la diversité musicale de l’album: rap, punk, rock, beatbox, gospel et jazz s’y mêlent avec brio. À la fois fils de la génération hip-hop et poète, il a collaboré avec plusieurs autres artistes montréalais "de champ gauche", dont Poirier, avant de fonder Gatineau avec des musiciens extérieurs à cette scène.

Séba considère que les textes qu’il écrit sont à mi-chemin entre deux tendances: le rap engagé à la Loco Locass et le hip-hop plus léger de la "vague Omnikrom". Pour continuer de faire du "vrai" hip-hop en parallèle à Gatineau, il organise à Montréal les soirées mensuelles Rap maudit, un rassemblement consacré à la création musicale hip-hop qui lui permet de tester ses écrits et témoigne de la vitalité d’une scène en métamorphose.


 Ecoutez un extrait de

par Gatineau