Une musique écolo

De plus en plus d’artistes, de festivals et un label associatif se bougent pour rendre la musique plus "verte". Les uns rêvent de sensibiliser leur public aux problèmes environnementaux, les autres d’une production du disque et de spectacles moins polluante. Tour d’horizon d’initiatives pleines de bon sens, qui se multiplient aux quatre coins de la France.

Possible ou utopique ?

De plus en plus d’artistes, de festivals et un label associatif se bougent pour rendre la musique plus "verte". Les uns rêvent de sensibiliser leur public aux problèmes environnementaux, les autres d’une production du disque et de spectacles moins polluante. Tour d’horizon d’initiatives pleines de bon sens, qui se multiplient aux quatre coins de la France.

On connaissait les concerts d’artistes contre le réchauffement climatique et les chansons écolo de Renaud et d’Yves Duteil. Aujourd’hui, l’engagement "vert" revêt une nouvelle forme, avec des groupes et quelques professionnels qui prennent l’environnement directement en compte dans leur production. En septembre, Tryo habillait son quatrième album, Ce que l’on sème, d’un livret en papier éco-responsable, promettant d’en faire bientôt de même avec toute sa discographie. A l’intérieur du livret, le groupe avait glissé des bulletins d’adhésion à l’association internationale de défense de l’environnement Greenpeace. "Ce sont les pros du combat écologique, nous on peut être leur porte-parole. S’ils ont besoin de nous, on est là. C’est notre façon d’agir", explique Guizmo.

Dans la même lignée, la chanteuse malgache Seheno sortait au printemps 2008, Ka, son premier album, non pas dans un boîtier plastique mais dans une pochette ronde comme son disque, tout en coton recyclé et reliée à la main par des artisans de Calcutta. Et, l’an dernier, la compilation Le "son" de Ménilmontant était présentée dans un emballage en carton recyclé faisant office de pochette et de présentoir : comme ça, pas de gâchis.

Production verte

Anecdotique, diront certains. De pures opérations de communication, soutiendront d’autres. Pour les faire taire, le label associatif Fairplaylist – qui a travaillé sur le projet de Seheno et sur Le "son" de Ménilmontant – est allé encore plus loin. Il a enregistré les neuf formations présentes sur la compilation dans un studio alimenté uniquement en électricité issue des énergies renouvelables (géothermie, solaire et éolien). Pour rester cohérent jusqu’au bout, Fairplaylist s’est acoquiné avec des magasins biologiques et équitables comme Artisans du monde, Altermundi et Biocoop pour en assurer la distribution.

"La fabrication verte n’est pas un gadget, il s’agit vraiment de faire un objet différent parce que, derrière, la logique économique est différente. Elle n’est plus seulement marchande mais artisanale et humaine",  souligne Gilles Mordant, co-fondateur de Fairplaylist, qui travaille actuellement sur des projets de ce type avec Sanseverino et les Têtes Raides. Côté coût, l’association s’est fixée une limite : ne pas dépasser celui d’une édition Digipack : "C’est plus cher que le plastique mais plus beau, plus écolo et sans personne qui soit exploité d’un bout à l’autre de la chaîne".

Reste que la musique "100% propre" est une chimère. "Elle circule sur des supports très polluants, écrivent Charlotte Dudignac et François Mauger dans leur livre La musique assiégée*. Le CD, en particulier, est composé d’aluminium et de polycarbonate, une matière plastique résistante et transparente dérivée du pétrole. Difficile de faire moins biodégradable." La solution se trouve peut-être dans un épi de maïs, puisque les laboratoires Sanyo et Mitsui Chemicals planchent depuis des années sur cette résine biodégradable. Sans encore avoir trouvé la recette miracle de cette galette (pour l’instant, elle ne résiste pas à la chaleur). "Ça viendra, je suis confiant dans l’avenir, soutient Gilles Mordant. Les mentalités changent, les procédés industriels aussi, tout cela va se généraliser. "

Le poids des festivals

Pour l’heure, les festivals sont plus avancés que les labels sur la question "verte". "Vu le nombre de spectateurs qu’ils charrient, l’enjeu écologique se fait surtout à leur niveau", analyse Charlotte Dudignac. En Bretagne, treize d'entre eux, militent aux côtés de l’Ademe** et de la région pour un "développement durable et solidaire" (Les Trans Musicales, Les Vieilles charrues, Astropolis, Les Tombées de la nuit, l’Interceltique…).

Que font-ils concrètement ? La guerre aux déchets, pour la plupart. En deux ans, le festival du Bout du monde, à Crozon, est passé d’une production de 12 à 3 tonnes de déchets par la seule mise en place du gobelet consigné. Pour son édition 2008, les TransMusicales de Rennes vont l’imiter, interdisant pour la première année, les verres en plastique. Le festival rennais s’engage par ailleurs à nourrir ses ouailles de produits bio et locaux. Galettes-saucisses et moules-frites du coin et autres pizzas à la farine biologique. "Il y a quatre ans, seuls 10% d’aliments bio étaient proposés sur les stands. Cette année, ce sera 60%. Et 100% de la restauration des artistes et de l’équipe des Trans, l’est déjà", annonce, non sans fierté, Marilyne Chasles, chargée de mission de ces festivals verts au Conseil régional de Bretagne. Les TransMusicales ne se sont pas arrêtées là : l’an dernier, elles ont poussé la logique environnementale jusqu’à compenser les émissions carbone engendrées par les déplacements aériens des artistes !

Plus terre à terre, d’autres organisateurs s’intéressent à la pollution des champs qui accueillent nombre de festivals d’été. "Pour préserver les sols, les Vieilles Charrues sont par exemple en train de remplacer peu à peu les toilettes chimiques par des toilettes sèches", indique Marilyne Chasles. On traque aussi les gaspillages d’énergie. Les Vieilles Charrues notamment, ont aboli les éclairages en plein jour (et oui, ça se fait encore…) et ont formé leurs techniciens à une utilisation plus raisonnée du matériel électrique. "Après, ça serait bien de remettre en cause les super productions gourmandes en énergie de certains artistes, commente Charlotte Dudignac. Mais il y a quand même une liberté artistique à respecter, c’est délicat. Sur des festivals plus petits, et pour des univers intimistes, on peut opter par exemple pour un éclairage à la bougie."

La bougie, ce n’est pas cher mais le reste (gobelet unique, toilettes sèches, stands bio…), est-ce accessible pour rester dans les budgets ? En bref, produire des spectacles plus écolo, n’est-ce pas trop cher ? "Nous n’avons pas encore toutes les données pour le dire, répond Marilyne Chasles. Mais il semble qu’il s’agit surtout de repenser les budgets différemment. La restauration sera peut-être plus chère, mais de meilleure qualité. La mise en place de gobelets réutilisables coûte aussi de l’argent, mais permet d’en économiser sur la taxe d’incinération…" Sujet à potasser donc, pour les différents acteurs de la musique. Et qui sait, un jour, ces petites gouttes d’eau feront peut-être de grandes rivières.

 Ecoutez un extrait de L'air du plastique (Tryo)*La musique assiégée, d’une industrie en crise à la musique équitable, de Charlotte Dudignac et François Mauger, éditions de L’échappée, 14 €, 2008, 183 pages.**Agence de l'environnement et de la maîtrise de l'énergie