Thomas Hellman et la musique des mots

En cette fin d'année, Thomas Hellman lance Prêts, partez, un album moderne dans lequel les textes osent jouer un rôle de premier plan. Son premier opus en français s'intitulait L’Appartement, et témoignait déjà d’une plume sensible et d’un talent pour raconter. Paru en 2005, le disque a valu à l’auteur-compositeur-interprète québécois le prestigieux Prix Félix-Leclerc et un Coup de cœur de l’Académie Charles-Cros. Rencontre.

"Ce qui est nouveau dans cet album est ma démarche et mon approche du texte. J’ai été très influencé par le spoken word parce qu’on y travaille la musicalité du langage. J’ai voulu développer cette approche rythmique, peu importe la langue", explique avec enthousiasme le musicien-poète, que l’on a jusqu’à maintenant surtout défini par son identité double. Francophone et anglophone. Européen et Américain. Chanson et folk.

S’il est vrai qu’être né au Québec d’une mère française et d’un père texan le place dans une situation identitaire particulière, l’on aurait tort de réduire sa musique à une telle interprétation biographique. Hellman jouit de la liberté de s’exprimer aussi bien dans les deux langues, mais son intérêt pour le texte surpasse la question linguistique.

Rappelons qu’en 2007, il avait lancé L’Appartement en France sous forme de coffret double incluant son album anglophone Departure Songs. Dans Prêts, partez, la poésie plus murmurée que chantée passe tout naturellement d’une langue à l’autre.

Marqué par les performances d’Allen Ginsberg, de William Burroughs et de John Giorno (avec qui il a collaboré lors du dernier Festival Voix d’Amérique et dont il adapte Everyone Gets Lighter dans son récent CD), Hellman raconte aussi sa découverte d’Abd al Malik, Grand Corps Malade et Souleymane Diamanka : "Pendant mes derniers séjours en France, j’ai beaucoup écouté la nouvelle scène française et je pense que le slam est l’une des formes qui renouvelle le mieux la chanson."

Sortir de soi

En plus d’une nouvelle approche du texte, on remarque dans Prêts, partez des thématiques sociales absentes de L’Appartement. "Plusieurs chansons parlent d’angoisse par rapport à notre expérience de la modernité. C’est à la fois mon expérience et le résultat d’une observation de ce qui m’entoure. Je pense que j’arrive à m’effacer davantage et à faire des textes qui ont une portée plus large qu’avant."

Thomas Hellman admet toutefois avoir au départ, eu du mal à trouver le recul nécessaire pour écrire ses nouveaux textes, d’où la nécessité de sortir de soi, par tous les moyens (légaux !) possibles. À l’âge de quinze ans, il savait déjà qu’il serait musicien, mais a néanmoins choisi de poursuivre des études universitaires en littérature : "Je me suis dit que cela m’aiderait à écrire, mais bien au contraire. Tu intellectualises tout, tu deviens trop conscient. Tu écris et tu t’analyses en même temps."

Quoi de mieux pour vaincre cette "autocensure académique" que l’écriture automatique, le voyage… et la privation de sommeil : "Je me forçais pour me réveiller très tôt le matin, ce qui n’est pas du tout naturel chez moi. Ça me déboussolait suffisamment pour réussir à écrire", raconte-t-il mi-sérieux, mi-amusé.

Les nouvelles chansons sont aujourd’hui celles dont il est le plus satisfait, en particulier Le temps efface tout, un hommage à l’oncle qui lui a appris la musique, décédé cette année. Exit l’autodérision qui allégeait certaines pièces de L’Appartement

Sombre, cet album tout neuf qui traite de disparition, de perte de repères et de l’inquiétude d’une génération ? "Pour moi, Prêts, partez est surtout un album de révolte, qui traite d’un profond malaise, tout en étant porteur d’espoir. La lumière se retrouve vraiment dans les petites choses comme l’amour et les relations humaines."

Constante métamorphose

 

Après un an passé à "changer de décor" pour écrire dans des maisons prêtées en France, au Québec et aux États-Unis, Hellman entre en studio avec un complice de longue date, le réalisateur musical Olaf Gundel. "On se connaît très bien, depuis la maternelle ! Tant mieux, parce que je ne crois pas être quelqu’un de facile à vivre en studio. J’ai des moments de doute ou de frustration, et je change souvent d’avis. Avec Olaf, on a travaillé fort et on a mis la barre très haute, en se demandant : serons-nous aussi fiers de cet album dans 10, 20 ou 30 ans ?"

L’artiste est le premier à admettre qu’il ne réécoute pas ses disques après leur parution. "Finir une œuvre d’art, c’est un peu comme la tuer. La musique évolue toujours et je suis conscient que la forme que je donne au disque est seulement une parmi tant d’autres. Pour moi, la scène est justement l’occasion de réinterpréter mes chansons et de les emmener ailleurs."

Le périple de Prêts, partez vient donc tout juste de commencer ; c’est maintenant au tour du public de s’approprier ses chansons. Thomas Hellman entame une tournée québécoise, puis devrait traverser l’Atlantique dès le printemps prochain.

 

Thomas Hellman Prêts, partez (Spectra) 2008