Des Français à Tucson-Arizona

Des Français vont jouer en Arizona, y vivent, y enregistrent, comme Marianne Dissard. Est-ce l’Amérique qui les attire, ou l’americana ?

De Marianne Dissard à Dominique A

Des Français vont jouer en Arizona, y vivent, y enregistrent, comme Marianne Dissard. Est-ce l’Amérique qui les attire, ou l’americana ?

Tucson, la deuxième plus grande ville de l’Arizona, est peu à peu devenue une sorte de Mecque underground pour rockers français. Dernier envoi : L’Entredeux de Marianne Dissard, disque américain de chanson française. Dans son clip Les Draps sourds, on voit en guest stars Katerine, Dominique A et un certain nombre de musiciens français qui s’entassent dans une chambre d’hôtel de Tucson.

Marianne Dissard peut apparaitre comme le centre de cette histoire. A seize ans, cette Française nourrie par les Brassens et Brel de ses parents arrive à Phoenix, capitale de l’Arizona où son père a été muté. Presque naturellement, elle se tourne vers des études de cinéma à Los Angeles, commence à tourner courts métrages et documentaires. Elle rencontre alors le groupe Giant Sand. Emballement. Elle veut tourner un documentaire sur eux et, en 1994, commence le tournage dans leur ville de Tucson… dont elle n’est jamais repartie. Pour la musique additionnelle du film, elle fait appel à deux musiciens français, Naïm Amor et Thomas Belhom, passés par le rock expérimental et les musiques contemporaines. Tout ce petit monde s’installe à Tucson, jouant de la musique avec une bande de musiciens de Giant Sand et des groupes alentour, dont Joey Burns et John Convertino, fondateurs de Calexico.

L'americana

Calexico compte parmi les références immédiates d’un genre qui prend son envol dans les années 90’s, l’americana. Ce mélange de country, de rock et de folk joue avec tous les clichés des musiques typiquement américaines, avec une sorte de désinvolture et de détachement très "hipster" (on dit "bobo" en France).

Dans cette ville aux portes du désert et à deux pas du Mexique, on joue du rock avec des trompettes de mariachis et le folk avec la torpeur des 40° à l’ombre. En même temps que les disques made in Tucson de Calexico, OP8, Howe Gelb ou Giant Sand, les Français découvrent les disques d’Amor-Belhom Duo ou l’album d’ABBC (pour Amor, Belhom, Burns et Convertino), premiers envois de la petite communauté frenchy d’Arizona.

Calexico devient une référence pour de nombreux artistes français : parmi les premiers, Jean-Louis Murat fait appel à eux pour l’enregistrement de son album Mustango en 1999 (avec notamment une chanson intitulée Calexico), Françoiz Breut invite Joey Burns à enregistrer avec elle, Federico Pellegrini et Helena Noguerra font le voyage ensemble pour enregistrer là-bas, sous le nom de Dillinger Girl, l’album Bang !, sorti en 2006…

Mini festival français

En août 2008, les Nantais des French Cowboys, Françoiz Breut, Katerine et Dominique A partent à Tucson pour un mini-festival français en Arizona (au cours duquel se tourne le clip de Marianne Dissard cité plus haut), comme pour sceller les liens entre deux Amériques : celle dont rêvent les musiciens et celle qui existe vraiment. Car, pour une fois, ces deux Amériques coïncident : dans une ville américaine à dimensions humaines et dont chaque paysage ressemble à un cliché cinématographique, on joue une musique qui ne raconte pas l’Amérique arrogante et artificielle de Madonna – des métissages, une mélancolie, une humanité, une simplicité sous la sophistication qui ressemblent beaucoup aux valeurs prônées par une certaine scène française.

Marianne Dissard, la belle de Tucson
Premier album L’Entredeux

Marianne Dissard, cette orfèvre en textes poignants emmêle americana et chanson française dans l’album L’Entredeux.

Son MySpace parle d’un album "between Chanson and Americana, Southwestern noir and acoustic French pop". L’Entredeux porte bien son nom : c’est l’album d’un territoire imprévisible mais très clairement identifié, un album qui fédère des esthétiques et des pratiques parfois tangentes mais jamais unies jusque-là.

La genèse du premier album de Marianne Dissard, paru cet hiver en France, n’a pas été un fleuve tranquille, et justifierait à elle seule son titre : les textes ont été écrits en 2004 dans une chambre d’hôtel à Tucson, alors que se dissout son mariage avec Naïm Amor ; le travail en studio commence début 2006 avec Joey Burns de Calexico, qui écrit neuf mélodies, les trois autres étant d’Amor ; puis le disque et sa distribution se finalisent seulement en 2008.

Il en résulte un disque à la fois généreux et sec, tendu et cool, comme pour filer encore la métaphore de l’entredeux. L’americana de Calexico et sa manière de jouer laid back un folk énervé par le rock, tout cela est comme compensé, relevé, épicé par le timbre mat de Marianne Dissard, par sa manière de chanter avec une sorte de détachement tiède.

Son timbre et son phrasé évoquent une Brigitte Fontaine calme, une Françoise Hardy charnue et solaire, une Jeanne Moreau qui ne jouerait pas au félin. Avec son écriture à cru, elle dévoile l’intérieur d’un couple qui se délite, les souffrances d’une femme engluée dans l’entredeux amoureux, la carte du Tendre d’un certain univers mental et culturel "bobo".

Marianne Dissard L’Entredeux (Discograph) 2008

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