Alan Stivell, l’homme de la mer

Emerald, le tout nouvel album d’Alan Stivell est tourné vers la mer. Le héraut breton des musiques celtes y défend une Bretagne ouverte sur le monde, une Bretagne dont la voix pourrait éclairer l’actuel débat en France sur l’identité nationale, pour peu qu’on la sollicite.

Nouvel album, Emerald

Emerald, le tout nouvel album d’Alan Stivell est tourné vers la mer. Le héraut breton des musiques celtes y défend une Bretagne ouverte sur le monde, une Bretagne dont la voix pourrait éclairer l’actuel débat en France sur l’identité nationale, pour peu qu’on la sollicite.

"Emerald, comme les noces d’émeraude qui viennent couronner les 40 premières années d’une union" précise d’entrée de jeu, Alan Stivell. Pour mémoire, en 1970, il y aura bientôt quarante ans, il publiait Reflets, son tout premier opus. "Emeraude aussi pour sa couleur vert, bleu-vert, une couleur qui me va bien, une couleur qui évoque l’écologie" complète le barbe au petit bouc avant d’ajouter, "le hasard fait vraiment bien les choses !".

Merci donc au hasard, même si on se doute bien que ce dernier n’a eu que fort peu de place dans l’élaboration de ce bijou musical aux couleurs de landes et de mers. "Un anniversaire, c’est souvent l’occasion de faire un tour du propriétaire, d’aller au fond des choses, de la cave au grenier. C’est un peu mon propos avec cet album. Montrer différentes facettes de ma sensibilité, des facettes parfois assez éloignées, mais des facettes qui sont évocatrices de qui je suis et de mes goûts."

Qui est donc Alan Stivell ?

Tout d’abord, Alan Stivell ne s’appelle pas Alan Stivell. "C’est un nom de scène, afin d’affirmer la séparation entre ma vie privée et ma vie publique" explique Alan Stivell qui compte aujourd’hui des fans sur les cinq continents, les sept mers comme disent ces cousins Britanniques. Cinq continents, sept mers, deux regards sur un même monde. Un continental, l’autre marin. Un qui voit la mer comme une barrière et un qui la voit comme un trait d’union. "Il n’y a que les continentaux qui vivent dans les terres pour la penser comme une séparation, alors qu’elle est au centre de tout.

Le bassin méditerranéen a longtemps été le centre de gravité de l’Europe" explique celui qui chante "Pour nous la mer est la patrie." (Brittany’s), en ouverture d'Emerald. Marin, Alan Stivell est donc marin, une identité qu’il résume en une strophe deux vers plus tard : "Un peu gaulois, très gallois/Sans doute européens, mais/Un peu gaulois, très gallois/Océanais, on est".

"Je me méfie des schémas réducteurs, simplificateurs qui mélangent souvent tout à commencer par la langue, les langues et la République. Je veux bien que le français soit la langue de la République, c’est pratique puisque commun à tous, mais je veux aussi savoir si toutes les cultures sont égales indépendamment du nombre de personnes qu’elles concernent. Si au final, chaque être humain pèse le même poids ? Ces questions que je ressasse depuis mes débuts, sont toujours d’actualité. Elles concernent autant les peuples aborigènes bretons ou basques que les peuples immigrés. La question centrale est de savoir comment faire pour que les individus, quels qu’ils soient, se sentent respectés. Comment faire pour qu’ils vivent harmonieusement ensemble et pour qu’ils ne se sentent pas prisonniers de leur identité ?".

Voir (et entendre) loin

C’est donc en toute liberté que s’exprime Alan Stivell. Le chantre des musiques celtiques quarante ans après un premier opus qui dessinait les contours de la world music, force un peu plus le trait aujourd’hui. "Etre attaché à la Bretagne, c’est être attaché au monde" explique-t-il. "Ça s’entend jusque dans la musique." Brittany’s, chanson phare de cet album avec vue sur la mer ouvre l’album sur une basse entre new-wave et pop.

Parfois ballade (Lusk, Marionig), parfois rock (Gaels’Call, Goadec Rock), son répertoire toujours profondément celte, sait tirer des bords jusqu’aux rivages de l’Afrique ou de l’Inde. "La musique bretonne n’est presque pas européenne, c’est peut-être une des raisons pour laquelle on peut l’associer aisément à des rythmes d’autres continents. De façon générale, les gens du pourtour sont naturellement ouverts à l’autre, comme si la double culture coulait de source pour eux" explique le musicien qui a été formé dans le giron de la musique classique européenne.

En dehors des cadres par essence, la musique d’Alan Stivell a su s’enrichir des progrès technologiques. "Je mets au défi l’auditeur de savoir si c’est une cornemuse acoustique ou MIDI. Il en va de même pour la harpe. Ces avancées m’offre une belle liberté. Je peux improviser tout seul des duos où je me ballade par rapport au temps et au rythme du morceau, ce qui serait impossible à deux."

Dès janvier, Alan Stivell et ses musiciens démarreront au Canada une tournée mondiale qui passera par la France le mois suivant. "La tournée va s’étaler sur un an ou deux avec quelques gros festivals l’été prochain et quelques beau rendez-vous" ajoute-t-il avant de citer pêle-mêle "une rencontre de harpistes en Irlande au printemps, un voyage au Vietnam pour préparer une résidence avec des musiciens vietnamiens, présentée aux Tombées de la Nuit à Rennes en juillet". Plus tard encore, il décollera pour Bamako, mêler les cordes de ses harpes à celles des koras. Définitivement, la mer ouvre sur le monde !

Alan Stivell Emerald. (Keltia III/Harmonia Mundi) 2009