Hocus Pocus, le goût du détail

Après avoir roulé leur bosse pendant plus de 15 ans, de tremplins dans des MJC désertes aux têtes d’affiche dans les plus prestigieuses salles parisiennes, les Nantais d’Hocus Pocus reviennent avec un troisième album : 16 pièces engagées sur l’échiquier mondial et personnel qui titillent plus qu’elles ne détruisent... Un univers plein d’humour que viennent rejoindre des guests de haute volée (Akhenaton, Oxmo Puccino, Alice Russell...). Rencontre avec le MC et compositeur 20Syl.

RFI Musique : Après 73 Touches (2005) et Place 54 (2007), vous revenez avec 16 pièces. D’où vient cet amour des chiffres ?

20Syl : Les chiffres introduisent poésie et interrogation. On aurait pu appeler cet album "puzzle" mais on a choisi le détail de ces 16 morceaux qui fonctionnent individuellement, mais s’imbriquent aussi parfaitement. Au concept du puzzle classique, nous avons préféré le tangram chinois, comme sur la pochette. Les pièces forment un carré, mais aussi une infinité d’autres figures... Une métaphore des transformations que subissent nos 16 pièces, du disque à la scène !

En quoi avez-vous changé depuis vos débuts ?
J’ai commencé à 15 ans, j’en ai 31 aujourd’hui ! Mes préoccupations ont évolué, comme mon regard sur le monde. Aujourd’hui, je me sens davantage concerné par les problèmes sociaux, politiques, plus responsable. Forcément, ça se ressent dans l’écriture : plus sombre, plus cynique. Et puis nous avons connu toutes les étapes, des tremplins dans des MJC désertes aux têtes d’affiche dans des salles mythiques, telles l’Olympia. Un parcours que nous n’avons jamais programmé. Nous avons toujours joué sans calcul, motivés par le seul plaisir, avec notre énergie et nos faiblesses... C’est peut-être pour cela que le public nous suit !

Comment jugez-vous l’évolution du hip hop hexagonal ?
Je me situe à l’opposé de ce qui se dit, à savoir que le hip hop est mort. Pour moi, il n’a jamais été aussi fort : il est riche, diversifié, il a mûri ! Un mec comme Oxmo Puccino s’entoure de vrais musiciens ; Abd Al Malik, issu d’un rap brut, collabore aujourd’hui avec des classiques de la chanson française, tandis que d’autres artistes continuent sur la trace d’un hip hop pur et dur... De notre côté, nous mixons notre flow à une bande-son très jazz. Des exemples variés qui dessinent un vivier du rap français, avec des ponts entre différents styles. Plus il y aura ce genre de passerelles, plus nous nous rapprocherons de l’esprit originel du hip hop, né du recyclage, opéré par le DJ qui samplait des breaks de batteries, des chorus funk... Tant qu’on gardera ce métissage, cette idée de transformer l’énergie négative en force positive, le hip hop restera un mouvement fort !

De quoi s’inspire votre musique ?
Notre source musicale reste la musique black des années 1970, et toutes ses influences : un courant intarissable ! Mais on tâche aussi de s’ouvrir aux musiques du monde – sud-américaines, asiatiques... On repousse nos horizons stylistiques, notamment grâce aux collaborations, pour mener notre univers le plus loin possible. De manière artisanale, couche par couche, on fabrique des détails susceptibles d’être découverts à chaque écoute...

Comment avez-vous conçu vos featurings ? (O. Puccino, Akhenaton, Alice Russell...)L’idée originelle restait de réaliser nos rêves de fans, en collaborant avec ces légendes, ces grands frères que sont Oxmo Puccino ou le leader d’IAM. Et puis, on voulait coller à l’esprit des morceaux, trouver le guest adéquat. Sinon, la connexion s’est effectuée naturellement. Par exemple, pour Akhenaton, nous sommes descendus à Marseille, il nous a fait écouter ses sons, a rappé ses textes, et sollicité notre avis... C’était un vrai challenge de se frotter à nos premières inspirations, nos mentors. Et puis on collabore aussi avec de jeunes artistes nantais, comme Elodie Rama, chanteuse nu soul, dans la lignée d’Erikah Badu et Jill Scott, ou encore Gwen, entre Gainsbourg et Gangstarr...

Dans la construction de vos textes, vous décrivez un détail pour aboutir à des problématiques générales...
C’était justement le concept : partir de détails pour traiter de thématiques larges, conscientes. Par le bout de la lorgnette, tu creuses finalement beaucoup plus l’analyse... C’est une manière de contourner le sujet, d’aborder les thèmes de manière décalée.

Vos critiques de la société s’accompagnent toujours d’humour. Un désir de rapper léger ?
L’humour reste un moyen de faire passer ses revendications, d’exprimer ses révoltes de manière efficace. On se souvient parfois plus d’une phrase drôle que d’une colère exprimée au premier degré ! Et puis je ne saurais faire autrement, comme je l’explique dans Le Majeur qui me démange. Il faut toujours que je détourne les propos : je n’arrive pas à pousser de véritables coups de gueule...

En tournée française et le 24 mars en concert à l'Elysée-Montmartre à Paris