Indépendance et musique : Cameroun, opposition de styles

Terre natale de Manu Dibango et de nombreux musiciens aujourd’hui réputés sur la scène internationale, le Cameroun entre dans l’ère de l’indépendance en posant les bases du makossa et du bikutsi moderne, symboles de son identité musicale.

Makossa et bikutsi

Terre natale de Manu Dibango et de nombreux musiciens aujourd’hui réputés sur la scène internationale, le Cameroun entre dans l’ère de l’indépendance en posant les bases du makossa et du bikutsi moderne, symboles de son identité musicale.

Simple coïncidence ou conséquence sociétale des changements que connaît le pays ? Au moment où le Cameroun devient une République autonome, dernière étape du processus de décolonisation avant l’indépendance, une musique moderne prend forme dans les bars de la ville côtière de Douala.

L’année 1958 fait souvent figure d’acte de naissance du makossa car le terme apparaît à cette époque dans le répertoire de Emmanuel Nelle Eyoum. Ce musicien de 24 ans possède déjà une solide expérience : après des débuts au son de l’assiko, un rythme traditionnel modernisé et popularisé par le guitariste Jean Bikoko Aladin, il accompagne en tournée le roi de la rumba congolaise, Wendo Kolosoy et enregistre même un disque 78 tours pour le célèbre label Ngoma de Léopoldville. Revenu dans son pays, il s’associe, au gré des projets, à d’autres pères fondateurs du makossa : Guillaume Mouelle, Epée Mbende Richard ou Manfred Ebanda, l’auteur de la version originale du classique Ami oh (qui fera le succès de la chanteuse Bebe Manga en 1981 puis du duo African Connexion en 2004). Plus tard, Nelle Eyoum sera également à l’origine de Los Calvinos, groupe référence pour toute une génération de Camerounais.

Dans la genèse du makossa, l’influence du highlife ghanéen se fait clairement ressentir tant les similitudes entre les deux styles sont indéniables. Douala, carrefour culturel, point de contact entre l’Afrique de l’Ouest et l’Afrique centrale, a joué son rôle de catalyseur. Le développement de l’activité économique en a probablement renforcé l’effet, attirant une population toujours plus nombreuse et favorisant du coup l’apparition de lieux de divertissements.

L’industrie du disque est tout juste naissante : les enregistrements se déroulent dans le studio de Radio Douala, équipé d’un matériel rudimentaire. La musique répond avant tout, à une envie de se distraire dans les cabarets où jouent les orchestres dont les membres ne sont pas tous de grands techniciens. L’approche est "moins mathématique qu’aujourd’hui", estime le chanteur camerounais Gino Sitson. L’époque est davantage aux orchestrations dépouillées, avec un soin particulier apporté à trouver de belles mélodies.

Dans ce domaine, Eboa Lotin a marqué durablement les esprits. De tous les pionniers du makossa, ce fils de pasteur est l’un des rares dont les œuvres sont entrées dans la mémoire collective, parfois même au-delà du cadre national. Déjà en 1970, lors de son concert historique à l’Olympia, le Congolais Tabu Ley Rochereau interprétait ses chansons, signe que la réputation de l’artiste dépassait les frontières. En 2008, sur son album Su La Také, c’est le Camerounais Etienne Mbappé, bassiste de renommée mondiale, qui rendait hommage à son compatriote en reprenant son premier succès Mulema Mwam, paru en 1962.

Bikutsi

Un autre style musical voit son audience grandir au Cameroun alors que le pays s’apprête à proclamer son indépendance. Rythmique implacable, tempo rapide qui donne envie de frapper le sol avec les pieds : le bikutsi est ancré en profondeur dans une ruralité aux traditions ancestrales.

A l’origine, il fait partie du patrimoine des Beti, installés au centre et au sud du territoire. Anne-Marie Nzié, surnommée "la maman du bikutsi" et passée elle-aussi par le Congo Belge pour faire ses débuts discographiques dès 1954, s’accompagne d’une guitare hawaïenne dont elle a appris à jouer grâce à son frère Cromwell, chanteur populaire. Des orchestres de balafons se montent à Yaoundé mais bientôt l’électrification des instruments les menace de disparition. A moins de réussir à transposer ce jeu sur une guitare électrique, comme l’imagine Messi Martin. L’intuition du leader de Los Camaroes permet non seulement au bikutsi de ne pas sombrer mais cette mutation lui donne même un second souffle en le dotant d’un son contemporain sans lui faire perdre sa nature brute. Efficace.

Arrivé de Léopoldville (futur Kinshasa) où il avait suivi le chef d’orchestre Joseph Kabasele, Manu Dibango compte également apporter sa contribution musicale en décidant de s’installer sur sa terre natale en janvier 1963. Avec quelques musiciens congolais venus dans ses bagages, il monte à Douala un club baptisé Tam Tam. L’aventure dure à peine un semestre. Le temps, pour le saxophoniste, de composer Soir au village, qui sera réenregistré en 1974 et demeure, après l’inévitable Soul Makossa, l’un des plus gros succès de sa carrière.


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