Casey, l’irréductible du rap français

C’est l’une des plumes les plus talentueuses du hip hop hexagonal. Casey, après quinze ans de carrière, sort son second album solo Libérez la bête. Portrait d’une rappeuse sans compromis.

Deuxième album Libérez la bête

C’est l’une des plumes les plus talentueuses du hip hop hexagonal. Casey, après quinze ans de carrière, sort son second album solo Libérez la bête. Portrait d’une rappeuse sans compromis.

Quand en 1997, la jeune Casey prend un micro pour chanter La parole est mienne, sur la mixtape mythique L432, elle entre avec fracas dans le club très fermé des meilleurs MCs français. A ses côtés, Oxmo Puccino, Lunatic, Expression Direkt ou Idéal J posent les bases d’un rap hexagonal sans compromission.

Elle affiche déjà la couleur "Mon unique voeu, froisser la France", une profession de foi qu’elle n’a cessé de réaffirmer depuis. Treize ans plus tard, Casey sort ces jours-ci son second album Libérez la bête, l’un des disques les plus fracassants qu’on ait entendu depuis longtemps.

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Les textes incisifs de Libérez la bête, Casey les a écrits en un mois et demi. Treize morceaux, denses, noirs, tout comme la pochette du disque où Casey apparaît suturée derrière une vitre en morceaux. La page Myspace de Casey affiche en avertissement "Sa pensée est bestiale, sa colère officielle".

Casey représente l’insurrection permanente. En quinze ans de carrière, elle ne s’est jamais apaisée. "Le rap, c’est une musique qui se prête à disséquer la colère, c’est une musique de genre. La rugosité du rap, l’épaisseur des ambiances, permet quelque chose de très noir. Pour moi, c’est le rap qui implique cette forme-là, explique-t-elle. Mais au final, j’aborde des thèmes très basiques : si j’étais dans la variété, je dirais 'tenons-nous la main, soyons tous ensemble'. Dans le rap, ça donne quelque chose de plus radical".

Casey reste à la marge, pour s’insurger contre la fatalité, les voies toutes tracées, les idées préconçues ou la passivité. "Quitte à choisir une thématique, c’est l’enfermement qui m’intéresse le plus. Si j’avais écouté tous les déterminismes, je ne vivrais peut-être pas un quart du tiers de ce que je fais. Vivre en quartier, être noire, ça t’enferme de toute manière : Les autres te boutent vite fait hors du champ. Or si on me fout à la porte, je passe par la fenêtre. C’est tout bête mais ce qui crée l’hirsutisme, l’aigreur excessive, c’est qu’on t’empêche de participer à la fête", martèle Casey.

Elle-même n’accepte de figurer dans aucune case. Rappeuse hardcore, elle n’adhère pas aux codes policés du rap d’aujourd’hui. Très proche du groupe La Rumeur, elle ne fait pourtant "pas partie de la corporation" du rap français et ne se fait pas prier pour le dire.

Casey suit son instinct, marche à la confiance : en 1998, deux ans après la sortie de son premier album, elle refuse un featuring avec NTM, "par peur de se faire tatouer à l’épaule" par le duo. Dans le premier extrait de son album, Apprends à te taire, elle met à l’amende les faux MC’s et les chanteuses de r'n'b, sur un beat implacable de son compère Laloo.

Figure libre

Est-ce son côté punk qui en fait la meilleure rappeuse de l’Hexagone ? Casey s’est toujours déclarée friande de rock, notamment des Américains de Rage Against The Machine. En 2009, Casey s’est d’ailleurs fait connaître en dehors du public rap à travers le projet Zone Libre, premier alliage entre le rock expérimental et le rap. Serge Teyssot-Gay, (Noir Désir), Marc Sens et Cyril Bilbeaud ont convié Casey et Hamé du groupe La Rumeur, deux rappeurs assez fous pour tenter l’aventure.

En 2009, l’équipée sauvage a enchaîné plus de soixante dates en France, l’équivalent d’une "tournée intergalactique" dans le rap, selon Casey. Zone Libre, un projet hors format qui sied comme un gant à l’irréductible, qui chante dans Rêves Illimités, un morceau de son dernier projet, "Cessez de bousculer l’exclue à la gueule masculine, mes origines et mon air androgyne, je ne sais pas faire sans".

Née en France, Casey a grandi aux Antilles, avant de revenir à Rouen, puis en région parisienne. Dans son premier album, elle chantait Chez moi, une anti-carte postale de la Martinique, sa façon d’affirmer qu’il n’y a pas d’ailleurs fantasmé. Casey est là et a l’intention d’y rester.

Dans Libérez la bête, elle revient sur l’histoire des Antilles, à travers deux morceaux qui se répondent. Créature Ratée, se place du point de vue d’un colon retranché dans le mépris. Sac de Sucre choisit celui d’un affranchi au lendemain de l’abolition de l’esclavage et résonne d’une troublante modernité. Loin de s’enfermer dans une victimisation stérile, Casey, prend le pouvoir et bouscule tout sur son passage : les certitudes, les préjugés, les dés trop hâtivement jetés. L’insolente aime appuyer là où ça fait mal, et éclairer les zones d’ombres de la société avec des projecteurs violents, façon 1500 watts, de préférence, en pleine face.

Casey Libérez la bête (Ladilafé Productions) 2010.