Eric Lareine revient dans l’arène

Quinze ans d’absence et Eric Lareine fait son retour avec un nouveau disque, Eric Lareine et leurs enfants. Auteur de la trempe d’un Allain Leprest nourri aux vers de Léonard Cohen et au rock du groupe londonien les Inmates, le chanteur nous ouvre les portes de son royaume. 

Nouvel album

Quinze ans d’absence et Eric Lareine fait son retour avec un nouveau disque, Eric Lareine et leurs enfants. Auteur de la trempe d’un Allain Leprest nourri aux vers de Léonard Cohen et au rock du groupe londonien les Inmates, le chanteur nous ouvre les portes de son royaume. 

Ça sent le printemps. A Montreuil, en banlieue parisienne, les brocantes fleurissent comme le lilas des pavillons jadis prolétaires, aujourd’hui "bourgeois bohèmes". Le lilas, Eric Lareine en hume le parfum pour la cinquante quatrième fois de son existence. Un peu comme il respire l’air des scènes où il s’installe : à plein poumons… Ce jour d’avril-là, dans cette salle de concert de l’Argonote - bateau ivre de la scène parisienne qui traverse la tempête de l’industrie de la musique - Eric Lareine fend la houle en capitaine courageux, avec l’assurance jamais vacillante d’un artisan sûr de sa note, confiant dans sa geste mélodique.

Lareine, trente ans de règne sur une poésie rock déglinguée, trente piges de chansons foutraques qui, au fil des décennies, ont séduit certains congénères comme Juliette, Mano Solo, Loïc Lantoine, Denis Badault… Pas facile de tracer le pedigree de ce noble artisan de la chanson. "Prenez une queue de morue ou plutôt une bonne brosse", préconise cet ex-peintre en lettres publicitaires qui a manié toutes sortes de pinceaux avant de s’installer derrière le micro.

Comme le poète Arthur Rimbaud, Eric Lareine est natif de Charleville-Mézières. "C’est rigolo d’être né là-bas. Mais je n’y ai vécu que mes trois premières années." Bringuebalé de sous-préfecture, en chef-lieu de département Eric Lareine doit à son père, employé chez EDF (compagnie française nationale d’électricité, ndlr), l’un de ses premiers "tubes" : Déménagement (1990). Le chanteur en a conçu, depuis, une bougeotte irrépressible. "J’ai quitté assez tôt le domicile familial. Dans les années 1970, je suis parti dans le Sud-Ouest. A cette époque, on trouvait du boulot assez facilement. On intégrait une communauté et on trouvait toujours un job avec. J’ai pas mal bricolé : d’abord charpentier, puis peintre en lettres publicitaires. Des métiers magnifiques ! Ce n’est que très tard que je me suis mis à la chanson. J’avais vingt-cinq ans…" Le chanteur au look de Corto Maltese et à la voix de moineau monte un groupe rock avec le guitariste Hervé Lelier. A l’époque, le répertoire de Dr Feelgood et des Inmates leur sert de fond de commerce.

Silence et improvisation

"On jouait dans un bar tout en longueur appelé "Chez Fanfan". On était à un bout et chaque soir, Fanfan marquait à la craie sur le zinc où s’était arrêté le silence. Il nous disait : "Le jour où tu peux faire taire ces soiffards jusqu’à la porte, tu auras fait ton boulot !" Du coup, on s’est mis à écrire en français pour capter l’attention du public qui venait autant pour la musique que pour la bière… Et ça a marché !". Le silence s’est fait et l’on a commencé à causer de cette espèce de dégingandé à la queue de cheval tressée en queue de rat et au joli brin de plume. C’est au Printemps de Bourges, à la fin des années 1980, qu’il se fait réellement découvrir. On se prend à rêver d’envol mais - ivresse d’un embryon de succès - le crash est rapide. Les deux parents du groupe s’entredéchirent leurs chansons, comme on s’arrache la garde du nourrisson.

Retour à la case départ, avec l’appui du pianiste Mingo Josserand, Lareine poursuit sa route de saltimbanque. En naissent trois albums, entre 1990 et 1994, avec quelques perles... puis un grand silence discographique. Les occupations artistiques ne manquent pas avec, notamment, la réinterprétation du répertoire de Brassens avec Loïc Lantoine et la Compagnie des Musiques à Ouïr. A cette époque, Eric Lareine croise le pianiste et jazzman Denis Badault. 
"Ce fut une rencontre véritablement fondatrice. On a fait un concert à Toulouse à la fac de lettres du Mirail. La veille, on discutait d’improvisation. Puis il m’a jeté sur scène en me disant : "Tu sais ce que c’est le secret ? C’est que maintenant tu ne sais pas ce que je vais jouer et je ne sais pas ce que tu vas dire. Et c’est par là que tout va commencer !!!!"  Pfff !!!! En fait, cela a été une révélation qui m’a permis de péter toutes les structures."

Une déstructuration que l’on retrouve dans ce nouvel album tout frais sorti de l’établi. "J’aime bien les choses tarabiscotées. Sachant que le tarabiscot est un outil de menuiserie qui sert à faire les moulures." Tarabiscoté, baroque, alambiqué, ce nouvel opus l’est, à n’en pas douter. Mélange d’impro-jazz, de déchaînement rock et d’harmonie lacrymale quand Maman pleure et papa survit (Fragments). "Mon père est décédé un mois avant que j’aille enregistrer mais je m’y étais préparé. Je passe mon temps à me préparer au pire. Une maladie de Parkinson ultra-rapide. En deux ans, il s’est recroquevillé. C’était un homme très intelligent et il a tout vu jusqu’au bout. Ma mère a beaucoup souffert de cela. J’ai vu que la fin, cela n’allait pas être du gâteau." Avec ce quatrième album, le chanteur avoue avoir fait "une synthèse de ce qui s’est passé pendant dix ans d’absence". Une décennie d’absence qui a permis de nourrir de vers oniriques un disque dense en émotions

Eric Lareine Eric Lareine et leurs enfants (Les Productions du Vendredi / Le Chant du Monde) 2010

En concert le 29 septembre 2010 à l’Alhambra, à Paris.