Michel Sardou moins provoc’

Être une femme 2010, la dernière livraison de l’empereur du box-office français, expose des amours matures et un regard compatissant sur le monde contemporain. Malgré quelques aspérités çà et là, Sardou ne cherche plus à heurter.

Nouvel album

Être une femme 2010, la dernière livraison de l’empereur du box-office français, expose des amours matures et un regard compatissant sur le monde contemporain. Malgré quelques aspérités çà et là, Sardou ne cherche plus à heurter.

On ne sait plus combien Michel Sardou a déjà vendu de disques. Cent millions, du 45 tours au CD, ou quelques dizaines de millions en plus, peu importe. Il trône tout là-haut sur son Olympe de star dont la popularité n’a jamais faibli, dont le public n’a jamais douté, dont les maisons de disques n’ont jamais cherché de concept susceptible de relancer sa carrière. C’est peut-être ce qui explique l’impression d’absolue fidélité à soi-même que donne chacun de ses nouveaux albums. Être une femme 2010 n’échappe pas à la règle, évidemment : Sardou y est tout à fait Sardou, imperturbablement Sardou, impeccablement Sardou.

La grande affaire est évidemment la chanson qui donne son titre à l’album, reprise actualisée de son Être une femme, sorti en 1980 (Femme des années 80 / Mais femme jusqu’au bout des seins). Sur une rythmique électro sans beaucoup de grâce, il dessine le portrait des femmes d’aujourd’hui moitié admiration, moitié compassion : "Depuis les années 80, les femmes sont des hommes à temps plein". Évidemment, les féministes de stricte obédience trouveront beaucoup à redire à son texte, à commencer par l’introduction dans laquelle il imagine qu’il vit "l’étrange drame d’être une femme". Et, vers la fin de la chanson, il évoque les "amours d’automne" qui consistent essentiellement à "Laisser un homme faire ce qu’il veut / Et puis s’endormir contre lui", ce qui peut sembler un peu sommaire, même pour un automne.

Cris des féministes

Mais il y a belle lurette que Michel Sardou ne choque plus vraiment. D’abord, parce qu’il y a toujours pire dans les anciens dossiers que tout ce qu’il chante ces dernières années comme, au rayon du machisme assumé, le célébrissime "J'ai envie de violer des femmes / De les forcer à m'admirer / Envie de boire toutes leurs larmes / Et de disparaître en fumée" dans Les Villes de solitude en 1973. À l’époque, les cris des féministes recouvrent facilement le petit soupir des syndicats de la banque qui ne prisent guère le très nihiliste couplet de la même chanson qui évoque "L'envie d'éclater une banque / De me crucifier le caissier / D'emporter tout l’or qui me manque / Et de disparaître en fumée"

En ce temps-là, les associations se battent pour obtenir la criminalisation du viol, encore souvent considéré comme un délit, mais les braquages de banques font encore un certain nombre de morts chaque année…

Imperturbablement, donc, des Ricains (sa première chanson censurée à la radio) à Je suis pour, du France au Bac G, il a suscité plus qu’aucun autre chanteur français les commentaires des éditorialistes. Et, si l’on veut absolument trouver matière à s’indigner, on le trouvera facilement dans quelques autres chansons de cet album, lorsqu’il évoque le revers de la liberté des femmes (Elle vit toute seule) ou un catalogue des figures de l’imbécillité humaine (Lequel sommes-nous). Cependant, il est flagrant que Sardou ne se cherche plus d’ennemis, qu’il ne prend plus plaisir à la bagarre, qu’il ne jubile plus d’être brûlé en effigie. Et on trouvera peut-être plus souvent chez lui une lassitude navrée ou une moue effarée devant son époque que de grands cris de colère.

Finies la folie et la furie

Et d’ailleurs, les histoires d’amour qu’il décrit dans plusieurs des chansons d’Être une femme 2010 sont des histoires d’amour reprises après des années loin l’un de l’autre, des vieux souvenirs, des énièmes chances que se donne le cœur, des emballements sans illusion (même dans Voler, son duo avec Céline Dion). Peu d’artistes français (à part évidemment Charles Aznavour) n’ont aussi bien réussi à faire entendre le passage du temps dans leur vie et dans leurs rêves. Il n’y aura plus de folie, de furie, de cataclysme ou de révolution dans les chansons de Michel Sardou, même si sa voix a conservé sa propension à l’orage et à la fierté.

À la sortie d’Hors format, son précédent album, il y a presque quatre ans, il nous disait : "Il y a seulement 10 % de nous dans les chansons. À 90 %, ce sont des rôles, on raconte une histoire comme on jouerait un personnage". Il reste que ses personnages conviennent bien à ce qu’il est devenu aujourd’hui, un artiste qui n’a plus grand-chose à prouver et qui poursuit sa carrière dans la chanson comme au théâtre uniquement pour le plaisir, sans plus d’angoisse ni de rage.

On prendra pour un signe que la chanson la plus faible de l’album soit Nuit blanche à Rio, plate carte postale de l’hédonisme et de l’érotisme du carnaval, qui manque singulièrement d’inspiration, d’originalité et de la vérité foncière qui transparaît partout ailleurs sur cet album. Plus humaines, plus intimes, les autres chansons d’Être une femme 2010 dévoilent un Michel Sardou qui, peu à peu, a fini par fendre l’armure, par transformer sa grosse voix en gravité, par trouver toujours plus de cœur sous ses tubes.

Michel Sardou Être une femme 2010 (Mercury / Universal) 2010

Concerts à l'Olympia, à Paris, du 13 janvier au 6 février 2011, puis en tournée du 11 février au 2 avril.