Bertrand Belin ou les élans d’un lettré

Remarqué avec ses précédents disques comme un des auteurs français les plus littéraires, Bertrand Belin sort Hypernuit, troisième album dont une bonne partie des textes ont été improvisés au micro pendant l’enregistrement.

Nouvel album Hypernuit

Remarqué avec ses précédents disques comme un des auteurs français les plus littéraires, Bertrand Belin sort Hypernuit, troisième album dont une bonne partie des textes ont été improvisés au micro pendant l’enregistrement.

"Mélodiquement, cet album est moins chantourné." Le plus savant des auteurs-compositeurs pop en France ne cache pas qu’il a cherché plus de lignes droites dans son nouvel album, Hypernuit, que dans les deux précédents, Bertrand Belin en 2005 et La Perdue en 2007. Très consciemment, il a voulu "des chansons dont on voit les contours, rester à la surface des choses sans se laisser embarquer dans les méandres, si beaux soient-ils, de l’inconscient."

Alors on entend des mots très simples, des mots du quotidien qui flottent sur une poésie musicale fluide et mouvante, sur des mélodies languides et soyeuses, sur une matière lyrique et subtilement enivrée. Les premiers albums de Bertrand Belin avaient révélé un auteur volontiers mallarméen, suscitant en virtuose des épiphanies étourdissantes dans des textes parfois aussi littéraires que strictement destinés à la musique. "Ici, j’ai moins été tenté par la surenchère du jeu de langage." Cette fois-ci, une bonne partie des textes sont nés sans plume et sans papier, directement au micro, dans un jaillissement qui lui fait dire qu’il devrait se livrer plus "à un travail d’analyste qu’à un travail de critique pour parler de cet album". Ainsi, plusieurs chansons évoquent des maisons – des maisons où l’on vient, d’où l’on part, qu’on se dispute, que l’on remémore… "La seule raison qui puisse motiver la présence de tant de maisons est que je n’ai jamais vécu dans une maison."

Hypernuit a été conçu après que Bertrand Belin eut fait "déguerpir" La Perdue – l’album et la centaine de dates de tournée qui ont suivi. Pour l’essentiel enregistré à trois, avec Tatiana Mladenovitch à la batterie et Thibault Frisoni à la basse, l’album voit aussi intervenir Sébastien Libolt (programmations), Yannick Jory (cuivres), Anne Millioud (violon), Olivier Daviaud (piano), Ann Guillaume (chant).

Dans ce casting de musiciens aventureux se dessinent les souvenirs de rencontres et de compagnonnages de Belin avec le chorégraphe Philippe Découflé, dans le cinéma ou avec le groupe Fiodor Dream Dog. Car il appartient à cette confrérie informelle de musiciens évadés des formules habituelles, rétifs à la redite. Ainsi l’a-t-on entendu en compagnie de JP Nataf, d’Albin de la Simone, de Bastien Lallemant, ou dans le spectacle Imbécile d’Olivier Libaux. Et, d’ailleurs, quand Bertrand Belin était guitariste accompagnateur, ce n’était pas pour de la variété ordinaire mais pour Bénabar, Néry, Sons of the Desert ou La Trabant…   

Il y a trois ans, son album La Perdue faisait entendre ouvertement des influences de musique classique, puisées chez Ravel ou chez Mendelssohn. Sans rien avoir perdu de son lyrisme, Bertrand Belin dit maintenant être "un peu descendu de ce cheval, sans renier l’empreinte de cette musique. Je n’ai pas  besoin de la restituer comme une preuve, ou même comme un signe de reconnaissance." Mais, par exemple dans la chanson Neige au soleil, il "converse avec une rythmique qui a pour mission de porter un regard doucement ironique sur la musique de genre – en l’occurrence le music-hall ou l’opérette de la première moitié du XXe siècle."

Mais qu’on n’aille pas le croire seulement lettré : plus que jamais Bertrand Belin travaille sur l’émotion la plus nue, la plus directe, la plus lisible. "Ça m’intéresse de travailler mes chansons comme s’il s’agissait d’un répertoire traditionnel", avoue-t-il. Alors, entre salon bobo et salle de bal, entre élégance radicale et clichés retravaillés, entre chanson carrée et folk oblique, Bertrand Belin dessine une musique à la fois simple et ambitieuse, animée d’une féroce liberté et d’un sens particulier de l’ellipse. Marqué par les aînés Dominique A et Jean-Louis Murat, il appartient aussi à la généalogie des réinventeurs de genre, de Tom Waits ou Elvis Costello à Philip Glass et Gotan Project – des créateurs à la fois cérébraux et sensuels, généreux et à l’écoute de leurs désirs. Avec Hypernuit, il pourrait bien avoir sorti un album qui fera date dans la musique en France.

Bertrand Belin Hypernuit (Cinq-7 Wagram) 2010.

En concert le 29 septembre à Paris (Point Éphémère), le 7 octobre à Meythet, le 12 à Toulouse, le 14 à Clermont-Ferrand, le 4 novembre à Mérignac, le 5 à Montluçon, le 6 à Tourcoing…Bertrand Belin est l'invité en direct de l'émission de Laurence Aloir, Musiques du monde, le 23 septembre.