Sly Johnson, la métamorphose

Sly Johnson, ex beat-boxer du Saïan Supa Crew, débarque avec un premier album aux allures soul, 74. Sur des mélodies et un groove imparable, il s’y dévoile sans fard : un autoportrait musical, à la sincérité infiniment attachante.

Premier album solo

Sly Johnson, ex beat-boxer du Saïan Supa Crew, débarque avec un premier album aux allures soul, 74. Sur des mélodies et un groove imparable, il s’y dévoile sans fard : un autoportrait musical, à la sincérité infiniment attachante.

 

 

 

 

"Le Saïan Supa Crew ? Connais pas... Ah bon ? Ça n’existe plus ?" Sly Johnson, alias The Mic Buddha, rigole de cette question récurrente. Le collectif de rap le plus célèbre de l’Hexagone s’est en effet dissous en 2007 et depuis, chaque membre poursuit sa route : Leeroy, Sir Samuel, récemment Féfé, avec son album Jeune à la retraite, puis Sly, le beat-boxer du crew, qui arrive avec un premier album soul, 74.

Faut dire que son statut d’acrobate du verbe, de prodige humain, l’ennuyait ferme. Dès le troisième album du Saïan, il rêve d’échappées en solitaire : "J’ai toujours été amoureux du hip hop. Je lui serai fidèle toute ma vie. Mais je savais que mon chemin musical ne se ferait plus au travers du rap".

Les fenêtres s’ouvrent dans les bacs à vinyles de Vibe Station, un magasin du quartier de la  Bastille à Paris. Le disquaire Jean-Philippe Mano, alias DJ JP, l’y entraîne en quête des racines du hip hop : la soul et le funk. Sly creuse, déniche, mixe des samples des années 1970, à la rencontre de ces sons qui le fascinent. Il aime leur matière rythmique, leur groove et leurs couleurs qui lui font littéralement "péter un câble".

 

Sly a trouvé son langage, son vecteur d’expression. Dans cette voie, son amie Ayo l’encourage. Pour la chanteuse d'origine nigériane, Sly n’a jamais été un rappeur, plutôt un chanteur, même s’il l’ignore encore. Lorsque le Saïan s’achève, le beat-boxer ne chôme pas. Il multiplie les rencontres : en tournée aux côtés de Camille, sur l’album Tchamantché de Rokia Traoré, avec un groupe de hip hop, Detroit Concept... Mais une collaboration l’émeut par-dessus tout, celle avec le trompettiste Erik Truffaz pour le Paris Project : "J’ai adoré son approche très simple, très mélodique de la musique. Il n’y avait pas de gros concepts, juste de la complicité et de l’humain", raconte-t-il. Question d’authenticité.

 

"Musical Therapy"

 

Une somme d’expérience, donc, qui initie la mutation, du rap vers la soul. Mais le processus de métamorphose s’accélère en 2007, avec la mort de sa mère, éternelle absente qu’il n’a rencontrée que deux fois, deux après-midi, deux catastrophes. Alors qu’il souhaitait faire taire sa colère pour renouer avec elle, il apprend son décès. Un choc. Il rase ses dread locks. Sa voix change ; dans son chant se glisse une autre teinte.

 

Au miroir, il affirme : "Tu es Sylvère Johnson, rien ne sert de te cacher". Dans son album, 74, date de sa naissance, il sort ses tripes, un effort pour ce grand timide. Il remonte le fil, dit le manque d’amour, le manque de joie et d’affection, essaie de parler au plus juste, essaime les pièces du puzzle. Cet album le raconte. Mais plus que les mots, son chant parle de lui : l’organique, la douleur, l’âme... Dans la conception du disque, tout part de la pulsation rythmique, de la respiration, du beat-box. Et du ventre.

 

Le gratin des musiciens

Dès le début, cet autoportrait en gestation fut parrainé par une star internationale, Dee Dee Bridgewater. Aux Victoires du jazz, il y a trois ans, la diva s’exclame : "Ce type a le son des gars de Memphis !" Elle propose de produire son disque, avant d’en refiler la responsabilité à Universal. Coup de cœur de la maison de disque.
 

Et Sly, le Français, de convoquer le gotha des musiciens  mondiaux pour donner vie à son aventure : Cindy Blackman à la batterie (Lenny Kravitz), TM Stevens à la basse (Miles Davis, James Brown, Tina Turner)... et d’autres pointures de la musique noire américaine ! Le seul culot le pousse à faire appel aux services de Larry Gold, le mythique arrangeur du son de Philadelphie (Erikah Badu, The Roots, Justin Timberlake...).

Avec cette équipe de prestige, Sly Johnson se devait de relever plusieurs défis. En dehors de ses compos personnelles, il s’attaque ainsi à la reprise de deux monuments : Everybody’s Got to Learn Sometimes de The Korgis, une chanson qui le faisait pleurer quand il était gosse, directement adressé à sa mère. Et Fa-fa-fa-fa (Sad Song) d’Otis Redding, repris un bon millier de fois, extrêmement compliqué à chanter... Un challenge ! Enfin, pour bâtir le pont avec son ancienne vie, il invite sur le premier titre les rappeurs de Slum Village.

 

Et le voici, Sly Johnson, avec son premier disque extrêmement réussi : une présentation hyper attachante de ce rappeur reconverti en chanteur pour l’âme, qui essaie en musique de panser ses blessures. Dans le craquement des vinyles, les arrangements sans faute et le groove imparable, se lisent alors ses errances, sa renaissance, et sa rédemption. Un vrai bonheur !

 

 

 

 

 

Sly Johnson 74 (Universal Jazz) 2010

En tournée française à partir du 25 septembre et en concert à Paris à la Maroquinerie le 14 octobre