Jean-Louis Aubert, le deuil et le don

Jamais peut-être un album de Jean-Louis Aubert n’a été aussi libre ni aussi généreux. Écrit après la mort de son père, Roc’éclair explore des territoires émotionnels inédits chez l’ancien chanteur de Téléphone.

Nouvel album, Roc’éclair

Jamais peut-être un album de Jean-Louis Aubert n’a été aussi libre ni aussi généreux. Écrit après la mort de son père, Roc’éclair explore des territoires émotionnels inédits chez l’ancien chanteur de Téléphone.

Jean-Louis Aubert ne s’en cache pas : c’est du deuil qu’est né son septième album. D’ailleurs, pour ceux qui l’ignoreraient, Roc’éclair est, à peu de choses près, le nom d’une grande entreprise de pompes funèbres. La maladie et la mort de son père ont été à la fois une épreuve et une expérience pour le chanteur, qui a longuement élaboré en solitaire ses nouvelles chansons.

Puis il s’est installé à deux pas des Champs-Elysées, au studio Labomatic (chez Dominique Blanc-Francard et Bénédicte Schmitt) où il a lui-même enregistré, pendant des mois, la plupart des instruments sur toutes les chansons, appelant seulement de temps en temps quelques camarades comme Albin de la Simone aux claviers, Denis Benarrosh pour quelques batteries, Julien Chirol pour les arrangements des cuivres et cordes. Cinq ans après Idéal Standard et trois ans après le début d’Un tour sur moi-même, sa tournée acoustique en solo, c’est un Jean-Louis Aubert plus introspectif que jamais que l’on entend, mais aussi un auteur-compositeur-interprète plus généreux qu’il ne l’a jamais été.

Il avoue que la perte de son père lui a fait écrire "des choses intimes et universelles". Et, d’ailleurs, on avait gardé à l’idée qu’Aubert avait claqué la porte de sa maison à dix-sept ans, en conflit ouvert avec un papa sous-préfet. Et l’on découvre en parlant avec lui que cet homme avait aussi, dans sa jeunesse, pensé à devenir artiste. "Il a été ma muse. Il s’est toujours beaucoup intéressé à mes chansons. Je lui dévoilais les thèmes sur lesquels j’allais écrire et il découpait des articles dans les journaux et me les envoyait. Il était toujours un des premiers à écouter mes chansons. Il avait un regard si tendre." Et, dans la chanson qui clôt l’album et lui donne son titre, il chante : "Ne te fais pas de mauvais sang/Maintenant je suis grand/Je m’ débrouillais bien avant/Maintenant je ferai sans".

Des lépidoptères

Mais le climat de l’album, malgré le contexte de son écriture, est souvent enlevé, complice, joyeux, fervent. Ainsi, dans Les Lépidoptères, Aubert passe en revue quelques espèces du règne animal avant d’avertir : "C’est des vautours/Dont il faut te méfier/Ils te tournent autour/Et sont sans pitié/Ils sont comme nous/Ils nous ressemblent trop". C’est surtout  de cela que parle la chanson, et pas des papillons – les lépidoptères en langage scientifique. "Depuis mon enfance, j’aime ce mot, lépidoptère. C’est une chanson un peu gamin, une chanson qui pourra peut-être amuser dans les cours de récré. Elle vient d’une observation, en Jamaïque où j’ai travaillé pendant quelques jours dans le studio d’un copain. J’ai beaucoup regardé trois vautours qui passaient leur temps devant le studio. Ils se poursuivaient, s’engueulaient, s’attendaient, se foutaient des beignes, s’observaient du coin de l’œil. Sur les Champs, l’été dernier, j’ai beaucoup regardé tout ce qui se passe en même temps, comme une accumulation de chaînes de télé : les Roms qu’on débarque en camionnette et qui se mettent à genoux au milieu du trottoir pour mendier, les touristes qui font semblant de ne pas les voir, la banlieue qui vient pour les boîtes de nuit, une statue de Ribéry de quatre mètres de haut dans une vitrine, des types qui dorment dans les parkings… Mélangés, des lépidoptères, des vautours…"

Futurs immédiats

Aubert n’est pas moins généreux en futur et en conditionnel qu’à son habitude. Un signe : sur le même album, il a enregistré Demain sera parfait et Demain là-bas peut-être. Dans Demain sera parfait, il se place avec jubilation dans la position de "mentir effrontément pour qu’on oublie les parasites mentaux et matériels du quotidien" : "Je veux chanter/Je veux te faire oublier/Le mal de vivre/Le mal d’aimer/Je veux chanter et je veux te faire mentir/Demain je m’y remets".

Et, dans Demain là-bas peut-être, ballade typiquement aubertienne, il fait entendre des consolations bien singulières, vaillantes mais cabossées : "Allez viens tu verras, elles vont sécher, nos ailes/On fera du Gauguin, mais juste en aquarelle". Toujours des promesses, après avoir notamment "rêvé d’un autre monde" ? "La musique accompagne depuis toujours les changements, les mouvements du monde. Mais souvent, quand je parle à la deuxième personne du singulier, je m’adresse à moi."

Et, lancé dans l’écriture et l’enregistrement pendant plusieurs mois, il a dû tailler férocement au moment de la livraison de l’album. Aussi y aura-t-il une édition limitée dans le temps pour Roc’éclair, avec un second CD de sept chansons intitulé Hiver. Au printemps, commencera la tournée. Évidemment, il a hâte qu’elle arrive. L’envie de voir du monde, de voyager, d’aller toujours ailleurs. "J’ai une mélancolie heureuse, vous savez. Je suis sais jamais trop où aller et je suis assez bien partout."

Jean-Louis Aubert Roc’éclair (EMI) 2010
Jean-Louis Aubert Roc’éclair + Hiver, 2 CD (EMI) 2010