La conquête spatiale de Jupiter

© François de la Tullaye

Avec son nouveau disque, Troposphère 13, au nom inspiré du programme aérospatial du Congo, Jupiter Okwess vise les étoiles, selon ses propres voies : la célébration jouissive et rock’n’roll des rythmes divers de son pays, le Congo. À sa suite, le "général rebelle" entraîne toute une génération de nouveaux musiciens, engagés, prompts à révolutionner les vieilles habitudes ! Un voyage vers le futur du Congo, ancré dans le terreau fertile du passé… Attention, ça décolle !

Troposphère 13, le nom de la galette galactique de Jupiter Okwess, se réfère, en pied de nez, au programme aérospatial initié au Congo il y a dix ans. Le point culminant de cette conquête politique des étoiles ? Un flop intersidéral. Jupiter se moque : "Ils ont tenté de lancer une fusée, Troposphère 5. Après 1500 km d’ascension, elle est retombée. Personne n’a même retrouvé Kavira, le rat-cobaye, à l’intérieur. Avec notre disque, on fera mieux : diffuser notre son dans la stratosphère, sans sombrer." Quant au nombre fétiche, il se réfère au Studio 13 de Damon Albarn, où fut mixé le disque.

Les couleurs rythmiques du Congo

Aux commandes de son vaisseau musical, pilote donc celui que l’on affuble du nom de la plus grosse planète du système solaire, pour sa stature, sa voix pleine de rocailles, son ambition à viser haut. On appelle aussi Jupiter "L’espoir de la jeunesse", le "Prophète de la musique congolaise", ou le "Monument vivant". La mission de ce "super héros" aux allures punk ? Dévoiler à la face du monde la pluralité des couleurs rythmiques de son pays.

Il explique : "Au Congo Kinshasa cohabitent 450 ethnies – Zebola, Bofenia, Imbolo, Iaia, Loya, etc. – dotées chacune de dix à quinze rythmes. Faites le calcul ! Et pourtant, durant des décennies, le devant de la scène fut occupé uniquement par la sacro-sainte rumba. Partie avec les esclaves sur le continent américain, elle fut ramenée par Cuba, et imposée par la force : des enjeux politiques ! J’ai voulu redécouvrir cette pluralité de rythmes, d’histoires, ces façons diverses de faire sonner notre pays."

Ces racines, il les pare d’une aura rock. En Allemagne où il grandit, Jupiter, fils de diplomate, s’abreuve ainsi des sons de James Brown, Abba, des Jackson Five. De retour au Congo, il entend dans les racines des musiques traditionnelles, des extensions de reggae, des échos de jazz, des éclats de blues…

En aller-retour, il capte dans les bandes-son "internationales" de son adolescence, des réminiscences de rythmes africains. L’idée jaillit : il fallait "transcoder" les formules rythmiques, alchimiques des tambours, dans des habillages modernes, des écrins de guitares électriques rugissantes.

Le général rebelle, leader d’une nouvelle génération

Aux débuts de ses expérimentations, dans les années 1990, tout le monde le prend pour un fou, un "illuminé". Mais sa musique fonctionne – diablement efficace. Sur ses assauts sonores, sur ses transes sauvages, il forge des chroniques du quotidien, dénonce l’injustice, les viols, interroge la place de la femme dans la société congolaise, se bat au nom des opprimés…

Bien vite, il ouvre une brèche, et devient le porte-flambeau d’une nouvelle génération. "On me surnomme 'le général rebelle' parce que je suis le leader de jeunes musiciens qui révolutionnent la musique congolaise et par-là, les mentalités."

À Kinshasa, aujourd’hui, autour de lui, ça bouillonne sec : arts plastiques, rock, électro, hip hop ! Une émulation artistique étonnante ! Pourtant, dit Jupiter : "Si la route est bonne, tout se fait de façon anarchique. Il manque de managers, de producteurs, de mécènes, pour canaliser ce jaillissement".  Le succès de son dernier disque Hotel Univers (2013), et l’amitié de Damon Albarn qui le fait jouer lors de ses concerts Africa Express, l’ont propulsé en orbite. Depuis, les jeunes pousses congolaises le sollicitent beaucoup : "Dès que je rentre, tout le monde me court derrière pour que je donne de l’argent. Pas simple à gérer ! Je m’occupe quand même de huit à dix groupes à Kinshasa…".

Le pouvoir de la transe

Dans sa conquête de l’espace, Jupiter n’en oublie pas de regarder derrière. Il se ressource souvent, visite les anciens dans les villages pour qu’ils lui délivrent à nouveau l’essence du rythme, ce cœur qui bat, le langage du monde. Tout ici se rapporte à l’enfance. Jupiter raconte : "Ma grand-mère était guérisseuse. Elle soignait les gens, exorcisait les esprits avec les tam-tams, la transe, les onguents. Ma mère aussi se connectait au monde mystique. Moi, je voulais être diplomate, comme mon père. Et puis soudain, je me suis retrouvé dans ce monde de voyous : la musique. Depuis, avec mes sons, avec mes transes, j’essaye de guérir le monde, d’amener les gens vers un autre univers".

À bord du Troposphère 13, avec comme invités Damon Albarn et Warren Ellis (fidèle de Nick Cave au sein des Bad Seeds), le capitaine Jupiter convie à une épopée musicale, dont nul ne sortira indemne.

Jupiter Okwess Troposphère 13 2016

Page Facebook de Jupiter Okwess