Julien Doré, la renaissance & l'amour

Julien Doré. © Goledzinowski

Cette fois-ci, il aurait pu rester dans les cordes. Mais Julien Doré s'est relevé avec un quatrième album, &, bien dans la lignée de ses récents succès. Toujours entouré de musiciens qui le suivent depuis longtemps (Darko, Arman Méliès, Baptiste Homo, Clément Agapitos…), le chanteur a retrouvé l'inspiration dans un refuge de famille situé dans le sud des Alpes. Évocation impressionniste de ce & -qu'il faut prononcer esperluette- avec un garçon assez éloigné du personnage fantaisie qui l'a fait connaître à la télé.

RFI Musique : Commençons cette rencontre par un moment. Nous sommes le 13 février 2015, vous obtenez la récompense d'Artiste masculin de l'année aux Victoires de la musique. Sur la scène du Zénith de Paris, vous rendez hommage à deux militants écologistes, l'agriculteur et essayiste Pierre Rabhi et l'astrophysicien Hubert Reeves. Pourquoi ?
Julien Doré :
Parce qu'à ce moment-là, se dessine, un peu malgré moi, un virage important. Un mois avant ces Victoires de la musique, j'étais plongé pour la première fois de ma vie dans une grande fatigue psychologique, avec l'envie d'être sur scène, mais une incapacité totale de le faire. Je venais de vivre deux années de vie avec le disque Løve, qui était de mieux en mieux accueilli. Mais il y avait un paradoxe avec ce moment qui m'empêchait de savourer tout ça, voire me donnait l'envie de détruire ce qui était en train de se passer. Donc, le soir des Victoires, je commence à reprendre un peu pied, c'est un moment important, car toute mon équipe est là. Comme l'année précédente, je suis là, mais je suis persuadé que je ne vais pas l'avoir. J'obtiens cette Victoire, à ma grande surprise, et les premières pensées qui me viennent, ce sont les lectures que j'ai eues à la sortie de cette fatigue. La voix d'Hubert Reeves qui me raconte des choses, l'énergie que ces gens ont déclenchée en moi pour me dire qu'il y avait une grande force dans le fait d'écrire des chansons, de monter sur scène et d'accompagner la vie des autres.

Quand vous parlez de vos goûts musicaux, vous citez volontiers un groupe comme les Américains de Bon Iver. D'où viennent les ambiances sonores que vous développez dans & ?
Dans la musique atmosphérique de Bon Iver, de Fleet Foxes, ils n'hésitent pas à avoir des connexions avec le hip hop, ce qui n'existe pas en France. C'est comme si c'était une évidence de mêler variété et rap. Plus que Bon Iver ou Āsgeir, le hip hop me parle beaucoup, car c'est quasi exclusivement la musique que j'écoute. Drake, Kendrick Lamar, Joey Bada$$, Isaiah Rashad ou Raury. Quand j'écoute cela, je ne m'attache pas aux textes, car je ne les comprends pas, mais aux textures. La façon d'utiliser un clavier analogique, toutes ces rythmiques synthétiques mélangées à des choses analogiques. Quand on entend certaines productions de hip hop, on hallucine de cette liberté. Ce sont les seuls à avoir cela, aussi bien sur les voix que sur la moindre infrabasse. Je n'écoute pas de musique pour me détendre chez moi. Je ne vais pas voir de concerts non plus, mais je vais plutôt puiser dans des écoutes au casque de quelques albums.

Il y a quelque chose d'important dans votre musique, c'est la sensualité. La façon de poser votre voix a d'ailleurs beaucoup changé depuis le début de votre carrière…
Je me suis fait cette réflexion l'autre fois ! En fait, j'ai arrêté de me poser la question de chanter et il y a beaucoup plus de vérité. Il y a un truc tout bête, c'est qu'aujourd'hui, ce sont mes mots, mes notes, mes mélodies, et quand j'interprète, il y a l'origine des chansons. Mais il m'a fallu du temps pour faire confiance à ce que j'écrivais. Au tout départ, je composais des chansons en anglais extrêmement rock pour mon groupe, Dig up Elvis. Sur le premier album, il y a quelques chansons que j'ai écrites et composées. Sur le deuxième, il y en avait un petit peu plus et sur le troisième, j'ai enfin décidé d'assumer mes textes. Pour le coup, quelqu'un comme Arman (Méliès) a été d'une grande aide. C'est quelqu'un qui m'a accompagné comme musicien, en tant que co-auteur et co-compositeur, et qui a su me dire : "Mais sur une chanson comme Bleu canard, t'as absolument pas besoin de moi pour quoi que ce soit !" Il a signé une chanson sur l'album Løve et aujourd'hui, il n'y a plus les mots d'Arman. Donc, la voix a bougé là-dessus, avec cette confiance. J'ai compris qu'interpréter, ce n'est pas une démonstration vocale, c'est être dans le juste à un moment donné.

Pour le clip de votre chanson le Lac, vous dîtes avoir fait appel à "une icône de votre génération". Pourquoi avoir choisi Pamela Anderson plutôt que Natalie Portman, par exemple ?
Mes yeux se sont posés sur Pamela, parce qu'elle a 49 ans et que c'est son parcours de vie qui m'intéresse. C'est mon adolescence, mon enfance, une icône sexualisée qui se transforme en icône écorchée, maternelle. Elle m'enveloppe de sa douceur, de sa sensualité. On a commencé la conversation par Pierre Rabhi et Hubert Reeves, j'ai l'impression que le raccord se fait là. Natalie Portman est une sublime actrice, mais je n'y ai même pas pensé… L'idée d'un choix sur une personnalité voudrait dire que c'est un choix sur un nom. Évidemment que c'est le cas, parce que je sais ce que cela va susciter, mais on est dans une zone que je peux totalement défendre. Le point de départ, c'est quand je vois Pamela s'exprimer à l'Assemblée nationale (pour appuyer une proposition de loi visant à interdire le gavage des canards et des oies.- ndlr), et quand je vois l'accueil des hommes présents apeurés par cette femme au point d'être violents et agressifs. Ça se conjugue avec le refrain, "Pourvu que les hommes nous regardent amoureux de l'ombre et du pire", ou le pont de la chanson. Il y a un seul moment où je bouge mes lèvres dans le clip, c'est celui-ci, quand je dis : "Si demain tu regrettes le miroir écorché que le lac te reflète, promets-moi d'oublier." C'est son parcours de vie. Dans ce clip, elle incarne non pas ma fiancée, mais la féminité.

Julien Doré & (Columbia/Sony Music) 2016
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