Black M, partout chez lui

Black M. © David Delaplace

Pour Black M, après l'énorme succès de son premier solo les Yeux plus gros que le monde, l’heure est venue du toujours difficile deuxième album. Éternel insatisfait est un opus truffé de hits en puissance (dont Fais-moi rêver, produit par Diplo de Major Lazer) et de refrains imparables, mais aussi d’invités de prestige : on y croise les chanteuses Shakira et Zaho, ainsi que les rappeurs Soprano, Gradur et Alonzo. Rencontre avec Alpha Diallo (le vrai nom de Black M) dans un hôtel près de la place des Ternes, à Paris. Affable et lucide, il répond sans langue de bois à nos questions.

Depuis 2014, l'album les Yeux plus gros que le monde comptabilise 900.000 d'exemplaires vendus. Son succès est extraordinaire. Mais par un déplorable enchainement de malveillances venues de l’extrême-droite, le rappeur le plus populaire auprès des jeunes s’est vu soudain affublé d’un costume d’extrémiste qui ne lui ressemble pas. Son concert annulé à Verdun, prévu après les commémorations de la Première Guerre mondiale, a laissé des traces. Et s’il garde son style ouvert destiné à un large public, le jeune rappeur de la Sexion d’Assaut a quelques textes qui témoignent des cicatrices laissées par ce regrettable épisode, comme ce Je suis chez moi sur un son à l’africaine avec en guest sur la version maxi, Manu Dibango et Amadou & Mariam.

RFI Musique : Avez-vous été surpris par l’annulation de ce concert à Verdun ?
Black M :
c’était très violent. À l’époque de la polémique sur l’homophobie avec la Sexion, on avait fait une erreur. Là, non. Je me suis réveillé un matin et j’ai vu mon nom en Top Tweet. J’ai allumé ma télé et j’ai entendu des hommes politiques parler de moi, j’ai reçu des menaces. J’ai ressenti de la colère, de l’incompréhension et de la peur. Peur des gens et de moi-même : si je répondais à chaud, je pouvais faire n’importe quoi. Mon manager et mon producteur, ainsi que mon entourage, m’ont conseillé de prendre du recul. À la base, je voulais aller au JT. Mais me retrouver sur un journal télévisé face à quelqu’un qui en a l’habitude, c’était prendre le risque de me faire piéger. Donc, j’ai écrit une lettre avec ma famille. Ma petite sœur et ma grande sœur ont modifié toutes les attaques et les fautes d’orthographe.

Et quand dans cette lettre, vous avez évoqué votre grand-père qui avait fait la Première Guerre mondiale, certains ont prétendu que ça n’était pas vrai…
C’était une double attaque encore plus touchante, j’ai failli craquer. Mon oncle qui est en Guinée a retrouvé l’immatriculation de mon grand-père et l’a envoyée à ma mère. Elle m’a dit "S’ils continuent à nous casser la tête, tu leur montres afin qu’ils voient qu’il a participé à la bataille". On les a laissés parler. Toute cette histoire était d’autant plus incroyable que je ne suis vraiment pas le rappeur méchant. Tu le sais. Quand ils s’attaquent à moi comme ça, je me dis qu’ils veulent me détruire. À partir de ce moment-là, je me mets à leur place. Je sens qu’ils attendent une réponse négative, un morceau de rap qui insulte tout le monde. Je prends encore du recul, et je vais leur répondre gentiment : Je suis chez moi. Sur un rythme festif, ça dit des vérités, ça montre la France, avec des Noirs, des Arabes, tous ensembles, tous soudés dans un clip.

Ce nouvel album a des influences multiples, pop et africaines…
C’est peut-être ce qui me définit réellement, ce que j’apprécie le plus. Malgré le fait que j’aime beaucoup le rap. J’ai enregistré 70 morceaux, l’équivalent de trois albums. Un de rap, un plus large, un scénique et aussi des morceaux plus personnels. J’ai choisi les morceaux scéniques et le plus large possible, parce que j’ai un objectif : faire mieux que le premier album.

Quel a été le déclencheur du succès grand public ?
Un morceau : Sur ma route. Je ne l’ai pas vu venir, contrairement à certains membres de la Sexion. Je l’ai enregistré en dernier. Limite, je suis parti du studio parce que je n’y croyais plus, laissant Skalp et Barack Adama terminer la composition du morceau. Je reviens le lendemain, le morceau était terminé. Ils avaient réussi un bon montage. Ils me le font écouter et je dis : "Ouais c’est une bonne chanson de clôture, on va la mettre à la fin de l’album. C’est cool, elle résume bien mon état d’esprit". Finalement, ça devient le tube de la France. Le clip était fort, en termes d'image. J’essaie de proposer des choses inédites. Ma devise, c’est d’aller loin.

Pourquoi Éternel insatisfait ?
C’est en moi depuis que je suis tout petit, et je pense que tous les êtres humains ont ça en eux. À partir du moment où on obtient telle chose, on veut obtenir le double de cette chose. L’être humain est un éternel insatisfait. Ça me ressemble beaucoup parce que je veux tout le temps me surpasser. Je ne me contente jamais de ce que j’ai. J’en veux toujours plus.

Parlez-nous de À l’ouest, le duo avec MHD, le rappeur afro trap…
J’avais un concert en Guinée, je découvre MHD sur les réseaux sociaux, et dans Afro Trap Part. 4 (Fais Le Mouv), il cite le producteur Dany Synthé. J’entends ça au moment où je suis en train d’enregistrer avec Dany. Là je me dis : "J’aime sa musique, c’est un Guinéen, il traine avec Dany Synthé, je veux le rencontrer". Dany l’a appelé, et tout s’est fait au feeling. Je lui ai dit : "Je pars dans un mois en Guinée, viens on fait un morceau et s’il est lourd, je t’amène avec moi en Guinée et on le clippe là-bas". Il m’a dit OK, on a fait le truc, le morceau sonnait lourd et on est partis en Guinée ensemble, où on a eu un accueil de malade. Ça sera un gros single.

Certains puristes vous considèrent comme un artiste commercial, ce qui pour eux est un reproche…
Ce n’est pas étonnant, c’est la mentalité française. On a fait la même critique à Eminem parce qu’il est populaire et qu’il ne rappe pas uniquement sur du rap. Même Michael Jackson a été catalogué commercial. Quelqu’un de très spé ou qui n’écoute qu’un seul genre de musique, bien sûr qu’il va trouver à redire sur mes sons, juger que ça s’adresse aux enfants… Mais c’est très dur de plaire aux enfants ! Pour moi, c’est le meilleur public au monde, sachant que je suis passé par tous les publics. Je connais celui du rap, c’est bien. Mais il fait moins rêver, on ne va pas voir des yeux pétiller, c’est autre chose. Moi, j’ai un public familial. Et voir le sourire d’un enfant, c’est quelque chose d’incroyable.

Black M Éternel insatisfait (Wati B/Sony Music France) 2016

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