Pourquoi l’Amérique ne fait plus rêver les chanteurs

La route 66. © Gordon Ashby / Getty

De Maurice Chevalier à La Californie de Julien Clerc, notre patrimoine ne manque pas d’hymnes aux États-Unis… devenus rarissimes aujourd’hui. Un désamour qu’explique notre connaissance de l’Amérique réelle.

Peut-être faut-il faire confiance aux paroliers. En 1972, Michel Fugain rêve d’une chanson qui mettrait en scène, le long de la Route 66 (3945 kilomètres de Chicago à Santa Monica), la rencontre fugace d’une fille et d’un garçon. Il aimerait raconter le début de l’histoire qui se termine dans Me And Bobby McGee dont Janis Joplin a fait l’hymne d’une génération de baba cool français. Mais le parolier Pierre Delanoë ronchonne. Non, il préfère que ce soit "sur l’autoroute des vacances", avec une fille qui "descendait dans le Midi".

Une belle histoire sera un énorme succès qui lancera la carrière du Big Bazar créé par Michel Fugain… et la métaphore ne s’arrête pas là. Car le chanteur avait créé sa compagnie de chanteurs-danseurs-acteurs en gardant un œil sur les chorus lines de Broadway et un autre sur l’idéal hippie né sur la côte Ouest. Il n’imaginait pas qu’il allait surtout apporter une brise de jeunesse sur les variétés françaises et les samedis soirs télévisés ni que la seule célébration explicite de l’Amérique qu’ils chanteraient tous ensemble serait les Acadiens, célébration de la très vieille francophonie survivant dans le Nouveau Monde, très loin de l’image d’États-Unis résolument révolutionnaires et rebelles.

Terre de rêves et de fantasmes

Mais n’est-ce pas l’histoire de l’Amérique de nos chanteurs, après tout ? Une terre de rêves et de fantasmes, une culture immensément inspirante, mais, au bout du compte, une histoire très hexagonale. Même Pierre Delanoë est capable de clamer une passion pour les États-Unis. Par un curieux retournement de l’Histoire, c’est pour un authentique Américain, Joe Dassin en personne, qui chante l’Amérique en 1970 : "L'Amérique, l'Amérique, je veux l'avoir et je l'aurai / L'Amérique, l'Amérique, si c'est un rêve, je le saurai / Tous les sifflets des trains, toutes les sirènes des bateaux / M'ont chanté cent fois la chanson de l'Eldorado / De l'Amérique".

Cette même année, Étienne Roda-Gil signe une autre cavalcade rêvant de traverser l’Atlantique, La Californie qu’enregistre Julien Clerc : "La Californie / Se dore près de la mer / Et ne connaît pas l'été de la mer / La Californie / Est une frontière / Entre mer et terre / Le désert et la vie / La Californie".

Ce sont les années où la chanson française décrit l’envol, l’arrivée, le vertige au pied des gratte-ciel, le désir de recommencer sa vie, après quelques millions d’autres émigrants. Pour le seul été 1975, on voit dans les hit-parades français OK pour Miami par C. Jérôme, So Far Away From LA par Nicolas Peyrac, L’Été indien par Joe Dassin… et New York City, seul succès sur les ondes françaises du groupe haïtien Tabou Combo.

Il est vrai que les Français ont cessé depuis peu de se rêver en Américains. Car, à l’aube des années 60, Johnny Hallyday a fait croire à une enfance dans un ranch aux États-Unis et quelques dizaines d’autres artistes se sont déguisés avec un nom, un jean, une chemise et un déhanchement made in the USA. Parmi eux, Eddy Mitchell, qui écrira le texte le plus sincère sur l’hypnose américaine de sa génération – mais en 1984, quand artistes et fans yé-yé sont tous au moins quadragénaires : "Monsieur Bill Haley / Bien avant Presley / Déjà décoiffait / M'éclatant la tête / Avec ses Comets / Et Place des fêtes / Sur nos mobylettes / On singeait James Dean / Mais où sont mes racines ? / Nashville ou Belleville ".

Après tout, Belleville jouxte Ménilmontant – le Ménilmontant de Maurice Chevalier, considéré aujourd’hui comme un parangon de franchouillardise alors qu’en 1913, il accomplit une révolution copernicienne en se gavant de partitions de ragtime. Car notre Amérique est toujours double, voire duelle : elle nous envoie des rythmes, des mélodies, des images et nous, Européens, les transformons. Ainsi de Michel Jonasz dont on croit qu’il doit tout à Ray Charles et qui porte dans la voix l’héritage du Yiddishland de ses grands-parents, ou de Francis Cabrel, enfant de Bob Dylan et Georges Brassens

L'Amérique, pas si séduisante que ça

Mais la séduisante Amérique a fini par pâlir. Des grands hymnes français pour l’Oncle Sam ? De Reagan en Bush père et fils, de guerres du Golfe en interminable crise économique, nos chanteurs ont peut-être pris leurs précautions avant de clamer leur amour de la première puissance mondiale.  

Il est vrai, aussi, que pendant toutes les années où des jeunes gens clamaient leur amour de l’Amérique du rock’n’roll, des belles motos et des filles libres, d’autres artistes craignaient l’invasion de la France par le fracas nickelé des produits américains et d’une certaine culture.

Ainsi, c’était sur le même ton qu’écrivaient Jacques Debronckart en 1965, dans Adélaïde, "Et dans dix ans nous trouverons dans nos villages/Des distributeurs de hot dog au coin des rues", et Jean-Roger Caussimon à l’aube des années 80, dans Les DOM TOM de l’Amérique : "Le coq gaulois est rachitique/On l’reglonfle au Coca-Cola/On construit New York dans Paname/Et si l’rock, t’en as jusque-là/T’as qu’à t’brancher sur France Musique".

Cela finit par nettoyer l’imaginaire… Et, surtout, l’Amérique a peut-être cessé de faire rêver. Ou, du moins, la chanson a moins raconté de lieux paradisiaques, peut-être parce que le niveau d’information moyen des citoyens leur a démontré qu’il n’existe pas de paradis terrestre.

Aussi, quand on convoque une Amérique, elle est souvent truquée, comme dans Rio Baril, concept-album romanesque de Florent Marchet, en 2007… qui se déroule quelque part dans une province française. Ce n’est pas l’Amérique réelle qui est convoquée alors, mais celle de Wim Wenders et John Fante.

Et, depuis que le rap français a étoffé son carnet d’adresses de collaborations américaines, même cette Amérique-là ne fait plus rêver puisqu’elle est accessible. Ce sera finalement dans les vidéos de Booba et quelques autres que l’on verra des États-Unis à la fois réels et fantasmatiques.

Mais il ne s’agit pas d’un pays très différent de celui que présentent régulièrement des émissions de téléréalité transplantant des Français "ordinaires" dans un hôtel de Miami ou d’Hollywood. Un monde finalement plus cheap que luxueux, plus ordinaire qu’exotique. Si on le connaît si bien, comment en rêver encore ?