Étienne Mbappé cuisine sa musique

Étienne Mbappé et son groupe The Prophets. © Umberto Appa

Presqu'entièrement instrumental, le quatrième album du Camerounais Étienne Mbappé intitulé How Near How Far redonne le pouvoir aux musiciens au pluriel et à l'éminent bassiste qu'il demeure en particulier. Avec aussi l'envie de partager à son tour  un savoir-faire acquis auprès de quelques grands noms du jazz.

Cinq à six fois par semaine, pendant près d’une année, Étienne Mbappé a réuni son équipe de musiciens dans ce qu’il appelle son "laboratoire" : Le Baiser salé, un club de jazz au cœur de Paris, presque une institution. Il avait 20 ans quand il y est entré pour la première fois. Trois décennies plus tard, il s’y sent comme chez lui. Idéal pour développer un projet comme celui qui vient de se concrétiser par l’album How Near How Far, où il est d’abord question de faire parler la musique.

Depuis qu’il s’était décidé à se produire son sous nom, d’abord avec Misiya en 2004, le bassiste en lui avait laissé le premier rôle à une autre facette de sa personnalité artistique, celle de chanteur : "J’avais envie de m’asseoir, de raconter, d’écrire mes propres histoires liées à mon Afrique natale", rappelle le Camerounais, arrivé en France à 14 ans, un soir de septembre 1978.

Aujourd'hui, pour continuer à prendre plaisir avec cette formule et son groupe baptisé Su La Také, il a senti qu'il était nécessaire, en parallèle, de revenir vers un répertoire "où les musiciens se font plus plaisir, où on n'a pas à faire attention à sa voix ni à son texte". Avec l'idée de pouvoir aussi présenter son travail personnel dans ces festivals de jazz qu'il connait et où il est connu de longue date en tant que sideman.

Nouveau groupe, The Prophets

Soucieux de ne pas mélanger les genres et pour une "question de sincérité dans l'écriture", il a préféré dissocier complètement les deux démarches. Et monter un nouveau groupe tel qu'il l'entendait, "sans céder au diktat" de l'industrie musicale, qui raisonne d'abord en termes de coûts. Ce qui a tendance à se traduire par des effectifs réduits.

The Prophets, puisque c'est ainsi qu'il a appelé sa nouvelle formation, sont donc sept. Signe particulier ? Une section "atypique" de cuivres et cordes, avec un violon "qui rapproche du son des musiques du Maghreb et du Moyen-Orient". Ancien membre de l'orchestre de Liane Foly dans les années 90, en même temps qu'Étienne, Hervé Gourdikian apporte avec son sax une couleur qui ne manque pas d'évoquer Ultramarine, le sextet qui a révélé le Camerounais au gant de soie au début des années 80 et fait bouger les lignes avec son jazz afro-caribéen.

Les deux albums ont marqué les esprits, notamment chez les musiciens d'Afrique francophone où le groupe est devenu une référence. Si on lui en parle encore, "c'est que le fonds était intéressant", reconnait-il. L'alchimie tenait en partie à la diversité d'origines au sein du collectif.

La recette, au fond, n'a pas changé, elle repose sur cette multitude l'influences auxquelles le bassiste a été soumis, lui qui dédie sur son nouveau CD deux chansons à John McLaughlin et Joe Zawinul, deux monuments du jazz avec lesquels il a collaboré – et une autre à l'Argentin Astor Piazzolla, figure tutélaire du tango. "Je ne ferme les portes à rien du tout. Je me plais aussi bien à manger du foufou du Cameroun avec la sauce gombo qu’une baguette avec du camembert", revendique-t-il.

"Quand je suis quelque part, il faut que j’absorbe, que je rencontre les autochtones, que la culture me parle, que je goute la nourriture... Et quand je dois rendre compte, je m’aperçois que j’arrive à mélanger, sans vouloir faire un patchwork. Créer des ponts, des liens, des ouvertures : c'est ça, le rôle de la musique."

La liste de ceux qu'il a accompagné en témoigne : en vrac, Ray Charles, Salif Keita, Touré Kunda, Ray Lema, Michel Jonasz, ou encore Michel Fugain, pour lequel il effectue un remplacement au pied levé, avec 23 morceaux à découvrir et jouer dans la même journée !

Mélange de génération de musiciens

Lui qui a souvent été recommandé est devenu, au fil du temps, celui qui recommande les plus jeunes auprès de ses pairs ou les repère pour son propre compte, attentif aux talents émergents, à travers le prisme de Swaéli, son fils de 23 ans qui "joue de la basse comme un dieu". Deux des Prophets ont été enrôlés de la sorte. "Ce mélange de générations me plait beaucoup. Comme à l’époque de Miles Davis, quand il s’entourait de jeunes. Il a quand même révélé Marcus Miller, Herbie Hancock, Ron Carter... "

La transmission du savoir est tout aussi centrale dans sa relation avec son continent natal, dont il admet être resté éloigné dans le passé durant "un long moment". Sur les réseaux sociaux, les demandes de conseil pleuvent depuis le Cameroun et le grand-frère se fait "un point d'honneur à toujours répondre", considérant qu'il s'agit du "volet éducatif" de son action. "Moi-même, j’ai suivi le chemin de ceux qui ont été mes idoles", tient-il à préciser. "La route est toujours longue et je ne sais pas à quel moment on s’estime arrivé, mais c’est le bonheur de se battre pour quelque chose auquel on croit." Avec conviction.

Étienne Mbappé & The Prophets How near how far (Abstract Logix/Sphinx Distribution) 2016

En concert au Divan du Monde à Paris le 1er décembre 2016
Site officiel d'Étienne Mbappé
Page Facebook d'Étienne Mbappé