Quand la chanson s’habille

© Jean-Marc Teissonnier

L’exposition Déshabillez-moi, qui se tient jusqu’au 5 mars au Centre national du costume de scène de Moulins, revient sur 100 ans de costumes dans la chanson française et la pop. À cette occasion, retour sur les liens qui unissent les chanteurs à leur "habit de lumière" et visite de la chanson par les prismes d’un accessoire paradoxalement peu remarqué.

Il faut d’abord prendre un train, passer une rivière, l’Allier, puis on arrive dans une ancienne caserne militaire réhabilitée. Depuis une décennie, le Centre national du costume de scène (CNCS) s’intéresse aux costumes de la danse, de l’opéra et du théâtre. C’est pour célébrer son dixième anniversaire que cette toute jeune institution située à Moulins (région Auvergne-Rhône-Alpes) s’attache aux vêtements de "la chanson et de la pop". L’exposition Déshabillez-moi présente jusqu’au 5 mars cent ans d’histoire de la chanson vue par le prisme de ces vêtements de scène, "de Mistinguett jusqu’à -M-".

"On a déshabillé les artistes puisque le costume est mis à nu. Il est présenté en dehors de cette peau vivante que sont les artistes", appuie Delphine Pinasa, la directrice du CNCS et commissaire de l’exposition. "L’idée est aussi de révéler un patrimoine musical qui s’incarne dans le costume, chose à laquelle on ne prête pas forcément attention", complète Stéphane Malfettes, l’autre commissaire de Déshabillez-moi, spécialiste de la musique rock. À une époque où l’image d’un chanteur – et à plus forte raison, d’une chanteuse - prend une place grandissante, il s’agit de faire la lumière sur ce qui semble paradoxalement le plus visible.

Trucs en plumes et dames en noir

Le canotier de Maurice Chevalier, les chaussures Repetto de Serge Gainsbourg, la marinière d’Etienne Daho portée sur la pochette de l’album La Notte, autant d’objets cultes qui ont imprimé une marque dans l’imaginaire collectif. Déjà présent dans les représentations visuelles du XVIe siècle, le costume du musicien prend sa place dans les cafés concerts au XIXe. C’est durant le siècle suivant qu’il connaît une expansion avec les revues du music-hall. Si les gambettes de Mistinguett ont régné sur les années folles, on oublie souvent d’évoquer les robes qui ont autorisé ces exploits physiques.

"Mon truc en plume / Plumes de z’oiseaux / De z’animaux / Mon truc en plumes / C’est très malin /  Rien dans les mains / Tout dans l’coup de reins", chante Zizi Jeanmaire dans un texte évocateur écrit par Bernard Dimey. Ce sont en effet de grandes coiffes de plusieurs kilos que portent les meneuses de revues des Folies Bergère, du Casino de Paris ou du Lido. Du strass, des paillettes, des robes qui font rêver des générations entières, une recette qui a fait le succès des grands shows à l’américaine de Sylvie Vartan dans les années 70.

Mais avec Piaf, Gréco, Barbara ou plus récemment Juliette, la chanson française cultive une tradition de dames en noir. "Le noir permet de donner la prédominance au visage et aux mains, qui pour ces artistes-là sont très importantes. Quand le corps est habillé en noir, cela permet d’occulter ce qui pourrait parasiter  la chanson, de juste regarder le visage et d’écouter", analyse le costumier Bruno Fatalot, de l’atelier Mine-Barral-Vergez, qui habille Juliette depuis 2008. Alors que le noir est aussi la couleur des tenues mal dégrossies du rock, une autre couleur, le doré, est devenue celle de rappeurs ayant repris ce symbole "royal".

Mise en lumière et revendication du corps

Comme à l’opéra, le costume de scène est plus qu’un uniforme de travail. C’est un "habit de lumière" pour un chanteur, lui permettant de faire la bascule entre le quotidien et ce moment du spectacle. "Je suis comme un  torero avant d’aller dans l’arène, décrit Olivia Ruiz. J’ai besoin de sacraliser la scène, de mettre mon petit maquillage dans ma loge en attendant la foule qui gronde au loin." Cette Carmen de poche, dont le goût de la mode est venu de "(sa) mère", se crée une nouvelle garde-robe pour chacune de ses tournées.

Si Yelle a largement revisité les codes du rap dans sa musique electro-pop,  ses tenues excentriques sont elles aussi un élément à part entière de l’image qu’elle projette. La longue jeune femme "assez timide dans la vie", qu’on a vue par exemple dans une robe faite en lacets de chaussures multicolores et des combinaisons moulantes, se transforme avec son habit. "En tant que fille, explique-t-elle, porter un costume me permet d’assumer mon corps comme il est, de le revendiquer et surtout de faire des choix. Je peux décider si j’ai envie d’être sexy ou pas, si je veux montrer de la peau ou pas. Je ne suis pas tout le temps en phase avec mon corps, mais j’ai envie que les spectateurs puissent se dire : ‘Voilà, elle s’en fout si elle a un gros cul ! Elle le fait.’"

Bien qu’il ne soit pas toujours aussi emblématique que les robes Jean-Paul Gaultier imaginées pour Madonna, le vêtement de scène apparaît comme un élément à part entière que les chanteurs gardent souvent précieusement dans leurs collections personnelles. C’est d’ailleurs ce qui fait la richesse de l’exposition Déshabillez-moi, d’avoir réuni des pièces sortant pour la plupart directement de ces armoires. Le co-commissaire de l’exposition Stéphane Malfettes constate : "Ce qui est touchant, c’est de voir comment les artistes sont les premiers conservateurs de leurs archives avant que ce patrimoine n’atterrisse dans un musée comme le nôtre."

Un musée où, on s’en étonnera même dans les deux salles qui leur sont consacrées, les costumes de -M- vivent tout autrement sans la bête de scène qui les incarne.

 

Site officiel du Centre national du costume de scène (CNCS)