GlobalFEST 2017, des ponts musicaux au-delà des murs

L'orchestre Afrisa International. © RFI/Elodie Maillot

Pendant le grand marché annuel de l’APAP (Arts Presenters Conference), New York devient la plus grande scène du monde, avec plus de 1000 concerts à travers la ville. Le globalFEST en profite pour présenter des musiques venues d'ailleurs aux Américains. Cette année, le maroc’n’roll de Hoba Hoba Spirit et le mythique Orchestre Afrisa International de feu Tabu Ley Rochereau ont conquis la scène du Webster Hall !

"C’est pas de la musique, c’est pas du sport, ce soir, c’est une catharsis. Chantez après moi, vous verrez, ça fait du bien !" promet Reda Allali au public du globalFEST. Avec sa guitare rock et ses textes irrévérencieux, le parolier d’Hoba Hoba Spirit soulage les maux de la société marocaine avec une bonne dose d’humour, en secouant le rock, le reggae, la trans et le chaâbi dans un précipité suractif. Et la recette fonctionne aussi au globalFEST.

Certains fans marocains exilés aux États-Unis ont même fait plusieurs heures de voitures pour voir ce groupe phare de la nouvelle scène alternative de Casablanca. "On n’aurait jamais rêvé vivre et voyager grâce à notre musique à nos débuts en 2003. On a joué dans de très gros festivals aux côtés de Metallica ou d’Arctic Monkeys, et on se demande par quelle succession de malentendus ou de petites impostures, on a pu en arriver là, ironise Reda Allali. On n’est ni un groupe traditionnel ni un groupe de rock. On vient d’un endroit 'Fier Mondiste' qui ne devait pas figurer sur la carte musicale mondiale. Alors, c’est encore plus jouissif d’être là !".

Ériger des ponts

"Plus que jamais en cette année électorale, nous avons besoin de soutenir ce genre de musiques. Il faut qu’elles puissent s’exporter à travers les États-Unis et que l’on puise ériger des ponts et non des murs" explique Isabelle Soffer, une des co-fondatrices du globalFEST créé en réponse au repli américain de l’après 11 septembre.

Pendant quelques heures sur trois scènes, au globalFEST, le monde paraît effectivement petit et poreux. Il s’étire de Cuba avec l’orchestre Septeto Santiaguero, à la danse afro-électronique portugaise de Batida, en passant par le rock chamanique coréen de SsingSsing. Au globalFEST, le monde est petit, mais il aide les artistes à pénétrer le gigantisme de l’industrie musicale américaine si peu ouverte aux musiques du monde, car ce festival infuse aussi sa programmation éclectique dans d’autres gros festivals américains, comme Bonnarou ou South by SouthWest.

"Je suis souvent venue en tant que spectatrice parce que c’est très rare d’écouter ces musiques ici" explique Alsara, chanteuse soudanaise installée à Brooklyn, qui venait présenter son nouveau projet, Manara, sur scène. Ce deuxième album a été écrit au cours d’un séjour sabbatique avec son groupe (oud, basse, percussion, chœurs) sur la côte marocaine.

Soutenue par le génie du bassiste et trompettiste français d’origine togolaise Mawuena Kodjovi, sa voix tisse des ponts entre musique orientale et nord-africaine, nostalgie et modernité. "Ce projet parle de migrations, du voyage et des différentes émotions qu’il engendre, de cette quête d’un endroit où s’ancrer alors que la planète connait de plus en plus d’exilés" explique Alsarah.

L'œuvre de Tabu Ley perdure

Exil-Ley est justement ce morceau qui a valu au légendaire orchestre du génie congolais Tabu Ley Rochereau de s’ancrer pour de bon aux États-Unis. "On est arrivé ici en 1993 à la demande de Tabu Ley qui a voulu que l’on reste" raconte le saxophoniste Modero Mekanisi qui se définit comme le "continuateur de l’œuvre de Tabu Ley" qu’il a servi pendant plus de quatre décennies. "À l’époque, ce titre avait été vu comme une critique du régime de Mobutu et on pensait risquer notre vie au pays. Donc on a choisi de vivre aux États-Unis depuis ce jour ... en toute légalité", précise le chanteur Wawali Bonané. Les musiciens sont devenus américains, ont eu des enfants et des petits boulots. Ils ont joué avec des musiciens américains et des  orchestres latinos, et surtout ils ont été soutenus par l’agent américain historique de Tabu Ley, David Gaar, qui a veillé pendant toutes ces années sur les musiciens éparpillés entre Los Angeles et Seattle.

Trois ans après la disparition de Rochereau en novembre 2013, l’orchestre est désormais de retour sur scène et vient même d’enregistrer un nouvel album. Les guitares sont toujours aussi tranchantes, la basse élastique et enveloppante. Bref, la rumba du Tabu Ley Rochereau n'a pas pris une ride. La belle Mbilia Bel devait même rejoindre son orchestre mythique (qu’elle avait quitté après quelques différents avec son mari Tabu Ley) pour le globalFEST. "Hélas, notre chanteuse vedette a dû rester à Brazzaville et elle n’a pas pu récupérer son visa à Kinshasa en raison de la situation troublée précise Modero Mekansi. C’est dommage : l’orchestre se faisait une joie de la retrouver sur scène après presque 30 ans. Rochereau lui-même lui avait, paraît-il, pardonné son départ."

Hoba Hoba Spirit. © RFI/Elodie Maillot

Alors la légende congolaise a été remplacée au pied levé par la jeune chanteuse, Blandine. ("Blandine n’a pas encore de nom de scène, mais on va bientôt lui en trouvé un" précise Mekanisi). Elle avait accompagné Mbilia Bel en tournée en tant que choriste il y a trois ans. "J’ai grandi avec sa musique et avec celle de l’Afrisa , c’est donc un honneur de jouer ces morceaux  de mon enfance, explique Blandine. Mbilia Bel m’a appris tant de choses, notamment à danser et à bouger sur scène".

La jeune trentenaire basée au Canada a aussi visiblement appris à transmettre cette énergie sur scène. Et maintenant, c’est elle qui fait danser la foule sur des tubes comme Nairobi ou Boyayé"Ne nous oubliez pas parce que le pouvoir de cet orchestre est bien gardé aux États-Unis et il est enfin prêt à conquérir le monde !" promet le chanteur Wawali Bonané. En écoutant le solo de guitare trempé du légendaire Huit Kilos, l’espace d’un instant, on oublie tout y compris l’absence de Mbilia Bel, et le public est transporté dans un maquis congolais des années 70. Hors du temps.

"Pour nous la musique, c’est célébrer l’instant, c’est la tachycardie, explique Reda Alali, le chanteur de Hoba Hoba Spirit, cette transe nous donne l’impression d’être exactement à l’endroit le plus important du monde et que tout est à sa place dans le cosmos. Ça ne dure pas longtemps, mais un concert ou un festival peut donner ce sentiment, et c’est ça qui nous fait avancer dans la musique et dans la vie." Pendant quelques heures, cette tachycardie s’appelait globalFEST, et aura peut-être fait avancer un peu l’Amérique vers un ailleurs...

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