Arnold Turboust, l'élégant racé

Arnold Turboust. © Jean Bocheux

Compositeur d'une partie des plus grandes chansons d'Étienne Daho, Arnold Turboust est un explorateur mélodique, à la fois précieux et essentiel. Nouvelle preuve avec son album éponyme d'une grande richesse et qui ne doit pas rester comme l'un des trésors les mieux cachés sur le territoire hexagonal.

Il semble surveiller ses mots pour que ça ne déborde pas. On ne prendra jamais Arnold Turboust en flagrant délit de vantardise. L'homme transpire l'humilité. Cette discrétion doublée d'un plan de carrière non dessiné est peut-être aussi l'explication d'un degré de popularité inadéquate à son talent. Car, malgré un charme indéniable, la discographie du Français - dont ce nouveau recueil constitue le cinquième chapitre - reste depuis trois décennies, trop confidentielle.

La notoriété, il se l'est déjà prise en pleine face avec un single Adélaïde, duo sucré avec Zabou Breitman. C'était en 1986. "Ce qui s'est passé autour de cette chanson m'a un peu dépassé. Personne ne la voulait, donc je  me suis mis à la chanter. Mais l'idée de devenir chanteur ne m'avait jamais traversé l'esprit jusque-là. Avec du recul, je me rends compte que je n'étais pas totalement prêt à vivre tout ça".

Connexion avec Étienne Daho

L'ombre, encore, quand Arnold Turboust œuvre pour les autres. Un nom reste accolé au sien, celui bien entendu d’Étienne Daho. Connexion fulgurante et déterminante à Rennes. Ils ont la vingtaine d'années. Deux grands timides qui parlent le même langage. "On s'est rencontrés dans un bar. Il m'a dit qu'il voulait être chanteur. Je lui ai répondu que je pouvais lui faire des chansons s'il le souhaitait. La confiance était réciproque. On avait les mêmes exigences et le désir de faire les meilleurs morceaux possible. Cela n'a jamais été plus compliqué que cela entre nous".

Départ sur les chapeaux de roue avec le titre Le grand sommeil. Vitesse de croisière atteinte avec les tubesques Tombé pour la France et Épaule Tatoo. La frénésie est à son paroxysme. Turboust s'abandonne pleinement dans ce métier d'embellisseur et de guide suprême des paysages sonores. Il est pris dans une sorte de tourbillon. "Jamais je n'aurais pensé que les quelques notes que je faisais puissent avoir cette résonance. Je vivais à contre-courant, j'avais une vie de patachon. Je sortais jusqu'à des heures déraisonnables. Je me levais le soir, je ne voyais pas le jour. A un moment, j'ai eu un sentiment de culpabilité".

Les complices vont également mettre leur virtuosité au service de Brigitte Fontaine (Conne) ou Sylvie Vartan. Entre temps, Arnold Turboust appuie sur la pédale de frein. Compose pour la télévision, crée des ateliers, conseille de jeunes musiciens. Ses albums solo sortent à des intervalles irréguliers. Ils ne reçoivent pas l'écho mérité.

Nouvel album solo

Paradoxalement, cette ombre lui sied plutôt bien. Elle nourrit son inspiration. Ce nouvel album solo sorti en 2016, témoigne d'une absence d'ankylose et d'un vrai appétit créatif. Tout ce qui s'en échappe n'est qu'élégance altière, luxuriance et modulations enchanteresses entre rêve et réalité. C'est un disque libre, aérien et aéré.

Avec un réel éclat sans prétention, ses musiques sont légères comme des bulles qui viennent se lover à la surface de notre quotidien. Ce génie des claviers – il en possède une quinzaine -  invente sa propre syntaxe mélodique et conjugue ses émotions dans une intemporalité bien à lui. "Je n'ai aucun raisonnement quand je fais de la musique. Je suis un intuitif. Au départ, je voulais faire des instrumentaux. Puis je me suis rendu compte que la matière emmagasinée pouvait constituer des chansons. C'est un travail de groupe avec Richard Conning. Nous avions travaillé ensemble dans le passé pour mon premier disque et pour Pop Satori de Daho. Puisqu’il habite à Los Angeles, on s'envoyait les fichiers à distance". Quatre ans d'échanges, de gommages, d'ajouts de couches et d'hésitations.

Difficile pour ce méticuleux et insatisfait chronique de mettre un point final. "J'admire ceux qui savent clairement écouter leur disque et dire qu'une telle piste est bien ou formidable. J'en suis incapable, je laisse toujours des frustrations". Ping-pong de vibraphones (Le prix de mon silence), reprise à la fois audacieuse et étincelante de Charles Trenet (Le soleil et la lune), magnétisme délicat (Souffler n'est pas jouer), pop colorée (Ma danseuse), mélodie imparable (Bubble Gum), Arnold Turboust continue d'explorer son imaginaire luxuriant.

Dans son élan, il va même oser la scène. Lui, si rétif à cette expérience par le passé, effectue enfin le grand saut. "Des dates commencent à tomber. Je ne peux plus reculer. J'ai tellement les pétoches que je n'arrête pas de faire des gammes". Arnold Turboust a choisi de s'attaquer à l'avenir. Il n'est jamais trop tard.

Arnold Turboust (Adélaïde Records) 2016

Site officiel d'Arnold Turboust
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