Mell, snack et blues de Montréal

Mell. © Emma Picq

On connaissait son penchant pour les musiques alternatives et leurs couleurs rock, blues ou électro-punk, savamment distillées ici et là dans sa discographie. Partie s’installer à Montréal en 2014, Mell s’y est formée aux techniques du son avant de nous revenir avec Déprime & Collation. Un sixième album doublement audacieux de vingt titres, dont une moitié d’instrumentaux, empreint d’une liberté créative inspirée, au carrefour de Bowie (Low), Lou Reed (Metal Machine Music) et d’un son lo-fi. La chanteuse, toujours pleine d’humour, lui a choisi comme nom celui du bar qu’elle fréquentait au moment de son enregistrement. Elle nous livre un opus plus intime que jamais. Rencontre.

RFI Musique : Depuis votre album précédent, vous avez quitté la France pour partir vivre au Canada…
Mell :
Je vis à Montréal depuis un peu plus de deux ans. J’avais un coup de cœur pour cette ville depuis longtemps, et j’ai fait des rencontres qui m’ont donné envie d’y rester. C’est drôle de découvrir une ville après y avoir été en tournée. J’y étais habituée, mais j’ai découvert ce qu’était la vie à 5000 km de mes proches. C’est une expérience assez intéressante qui rapproche curieusement de soi.

Que vous a-t-elle apporté ?
C’était bien pour plein de choses, notamment pour ma création. J’en ai profité pour retourner sur les bancs de l’école. C’est génial de se remettre dans une dynamique d’apprentissage, ça ravive la curiosité. J’ai bossé comme une dingue pendant un an pour devenir technicienne du son. J’y ai appris la post-production, fait un peu de jeu vidéo, et très travaillé dans le mixage de documentaires, courts-métrages ou web séries. J’ai mixé des voix, fait du nettoyage de pistes. Je me suis d’ailleurs depuis associée pour monter un petit studio, le Studio Magnetic.

Dans quelle mesure cela a-t-il influencé votre travail ?
Le fait d’étudier le son m’a fait voir les arrangements différemment. Je me suis mise à penser un peu en termes de fréquences, et j’adore le son québécois. Il y a là-bas beaucoup d’artistes que j’aime beaucoup, comme Philémon Cimon, qui est l’un des seuls chanteurs de ma génération, même plus jeune que moi, qui m’émeut à en pleurer. Après j’écoute des musiques instrumentales un peu noise, comme Godspeed You ! Black Emperor. Blood and Glass aussi, un autre groupe que j’adore. Il y a là-bas une offre de concerts assez incroyable, une scène underground vraiment intéressante et des festivals grandioses. Tout cela est inspirant, donc c’était riche à tous les points de vue. Je pense que cet album est tel qu’il est parce qu’il y a eu Montréal et cette expatriation, ses difficultés, et parce que mon rapport au son a changé aussi.

Vous en revenez avec un disque dans lequel vous avez choisi de mêler pour la première fois chansons et instrumentaux…
Cela faisait un moment que je composais des instrumentaux pour accompagner des projets de théâtre ou d’images vidéo. Ça me démangeait depuis longtemps. Au départ, j’ai carrément eu l’envie de faire un album instrumental dans son intégralité. Puis je n’ai pas osé ; j’ai quand même fini par mettre des chansons.

Qui, mêlées et mises bout à bout, forment un double-album…
J’ai eu envie de mettre autant d’instrumentaux que de morceaux chantés. C’est drôle la genèse d’un disque : ce n’est jamais très précis, on ne sait jamais trop où l’on va. J’ai de nouveau travaillé avec Laurent Lepagneau, qui avait réalisé le précédent. C’est lui qui m’a donné l’idée de ne pas faire un double-album avec d’un côté les morceaux chantés, de l’autre les instrumentaux, mais d’essayer de les mélanger. J’ai trouvé que ça marchait hyper bien, comme des plages de repos. Je trouvais ça intéressant. Si l’on réécoute Relation Cheap, celui d’avant, on en entend d’ailleurs les prémices : sur deux fins de morceaux, on s’était laissé une belle plage pour faire du bruit, développer de la matière sonore. Pour moi, chaque album est le lien entre le précédent et le suivant. Alors, je ne sais pas à quoi ressemblera le suivant pour l’instant, mais je sais qu’on y retrouvera des choses qu’il y a dans celui-ci.

La thématique amoureuse prend quant à elle le contre-pied de Relation Cheap
Dans Relation Cheap, je me moquais des relations, là c’est l’inverse. Cet album montre l’importance des relations entre les gens : on peut se soutenir et être bien ensemble, autant qu’être super mal. Il faut donc faire attention aux gens qui nous entourent. Il parle de l’importance qu’ils ont, de l’absence, du manque, de rupture aussi. On est à l’opposé. Même les instrumentaux parlent d’amour. C’est beaucoup plus intime. Il y a dedans des morceaux où je dis "je" et où je ne parle pas de moi, comme dans Mon enterrement, pour lequel j'ai raconté l’histoire d’un couple de personnes âgées où l’un des deux meurt, avec tous les souvenirs qui défilent. Mais il y a du vécu quand même dans cet album, avec une livraison de trucs que je ne peux pas garder pour moi.

Au fil des disques, la "déconne" prend de moins en moins de place ?
Je crois qu’à un moment donné, après la tournée de Relation Cheap, j’en avais marre de chanter, de faire la débile en permanence, je me fatiguais moi-même. L’idée de faire un album instrumental venait aussi du fait que j’en avais assez de parler, de raconter des conneries. Au quotidien, je suis toujours une super bonne vivante, j’aime rire et raconter plein de bêtises. Mais là, j’avais envie de mettre dans le disque l’apaisement que je trouvais dans ma vie, de ne pas avoir peur de montrer ma vulnérabilité. Avant, je me camouflais derrière des blagues un peu potaches, mais dans le fond… je suis sensible, n’est-ce pas ? (rire) J’avais envie de montrer ça aussi, et ce n’est pas déplaisant. Ça fait un peu peur, c’est plus vertigineux, mais on se sent plus aligné. Et je me rends compte également que ça touche les gens différemment de mes autres albums.

Mell Déprime & Collation (Art Disto / L’Autre Distribution) 2016

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