De Cuba à Cardiff, la kora aventurière de Seckou Keita

Seckou Keita et Omar Sosa. © Thomas Kruesselmann

Virtuose de la kora qu'il aime faire vibrer dans des conversations musicales audacieuses et qui lui ont permis d'acquérir une solide réputation en Grande-Bretagne où il réside, le Sénégalais Seckou Keita s'illustre sur son septième album Transparent Water avec le pianiste cubain Omar Sosa.

Comme les oiseaux migrateurs, lorsque les températures tombent, Seckou Keita quitte les latitudes septentrionales sous lesquelles il a choisi de vivre depuis près de vingt ans pour aller vers le sud. "Chaque année que Dieu fait, je passe l'hiver au Sénégal. Je n'aime pas le froid", justifie entre deux éclats de rire le musicien de Ziguinchor. Mais cette fois, il a dû abréger son séjour sur sa terre natale pour honorer ses concerts en Europe avec Catrin Finch, la harpiste galloise avec laquelle il a obtenu tout un lot de distinctions du monde de la musique pour l’album Clychau Dibon paru fin 2013.

Aujourd'hui, il défend en parallèle un autre projet, enregistré à la même époque, mais qui aura pris du temps à être finalisé, et avec pour partenaire principal le Cubain Omar Sosa. Pour cet album intitulé Transparent Water, le ressort de l'intuition a servi de moteur, comment souvent dans ce qu’entreprend le Sénégalais. Sans se connaître, sans avoir jamais répété, les deux hommes se sont découvert des affinités sur scène, où ils avaient été réunis par le batteur américain Marque Gilmore avec lequel ils avaient travaillé séparément. "Il commençait au piano et je le copiais avec la kora", résume Seckou.

Impressionné, le Caribéen prend son numéro de téléphone et lui propose six mois plus tard de le rejoindre en Allemagne. En une semaine, ils façonnent la matière première d'un disque, complétée ensuite par d'autres musiciens. "On était spirituellement connectés", se souvient le koriste. Entre son pays et Cuba, le dialogue musical a souvent pris le chemin de la salsa mais ici, la rencontre a eu lieu "au milieu de la route", ni l'un ni l'autre ne cherchant à tirer l'ensemble de son côté. "Donner de l'espace", "ne pas étouffer l'autre" : c'est avec ces mots que Seckou aime parler de ces expériences hors des sentiers battus, pour explorer de nouveaux territoires.

Faire connaitre sa culture

"Là où on pense qu'il n'y a rien, en fait, il y a bien quelque chose", explique-t-il. Déjà, il en avait eu la preuve lorsqu’il travaillait sur Clychau Dibon : à sa grande surprise, les tonalités de morceaux traditionnels de la basse Casamance étaient identiques à celles d’airs médiévaux du Pays de Galle !

Au cœur de la démarche du Sénégalais, il y a aussi la volonté de faire connaitre sa culture.

Au pays, sous l’égide d'une structure accueillant des élèves du Royaume-Uni, il donnait des cours de kora et de percussions. "Le djembe est mon deuxième instrument professionnel", tient à préciser ce djembefola reconnu pour ses phrases très musicales – sans doute un effet de sa pratique de la kora. Puis, en 1998, soit deux ans après son premier déplacement en Europe, il est venu en Grande-Bretagne par le biais de la School of Oriental and African Studies de Londres pour présenter sa musique dans les écoles et universités.

Contrairement à Salif Keita dont il a notamment fait la première partie au prestigieux Barbican Centre en 2015, son patronyme – porté par les familles nobles – n'a jamais été un frein à sa passion pour la musique, fonction sociétale longtemps réservée aux griots. D’ailleurs, enfant, on le surnomme "Seckou le petit griot", car il est aussi issu d’une longue lignée de ces artistes patrimoniaux, les Cissokho, de par sa mère chez qui il grandit. Un double niveau social, en quelque sorte, qui n'est pas pour lui déplaire : "Quand mes sœurs de même lait, qui sont 100% griots, chantent mes louanges, je me sens encore roi, même si je joue de la kora", s'amuse-t-il.

Une corde de plus

Fier de ces traditions qu'il entend perpétuer, il n'hésite pas cependant à ajouter à son instrument la 22e corde qui lui aurait été enlevée, selon la légende, après le décès du premier griot à s'en être emparée, à l'époque ancestrale de Soundjata Keita, mythique empereur du Mandingue. "Parce qu’en vérité, avec cette corde en plus, j'ai toutes les octaves", reconnait-il.

Ouvrir l'horizon de la kora "pour lui donner une chance" fait partie de ses objectifs. Et il ne cache pas son plaisir de savoir que la star britannique Robbie Williams, pour une des chansons du CD The Heavy Entertainment Show commercialisé fin 2016, a décidé de sampler sa composition Future Strings, qui figure sur l’album avec Catrin Finch ainsi que, dans une version différente, sur son projet solo 22 Strings.

"Quand on prend le flambeau, il faut courir loin, parce qu'on ne l'a pas longtemps", lui avait dit Miriam Makeba, quelques jours avant son décès, alors qu'il venait de chauffer son public. Dans la mémoire de Seckou Keita, les paroles de la chanteuse sud-africaine continuent de résonner au quotidien.

Seckou Keita & Omar Sosa Transparent Water (World Village/Pias) 2017

En concert à Paris au Café de la Danse le 16 mars 2017
Site officiel de Seckou Keita
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