Francofolies de la Réunion, aux couleurs de l’océan Indien

Féfé aux Francofolies de la Réunion 2017 © Anne-Laure Lemancel/RFI

Du 10 au 12 mars, se déroulait à Saint-Pierre, la première édition des Francofolies de La Réunion, coproduite par les festivals de La Rochelle et du Sakifo. Un large éventail de musiques francophones furent ici célébrées : de Zaz à Birkin, d’Octave Noire à Caravan Palace, d’Étienne de Crécy à Broken Back, avec une part généreuse laissée aux artistes réunionnais. Reportage sur le site de la Ravine Blanche, en bordure d’océan Indien.

Samedi : une douce ferveur enveloppe le site de la Ravine Blanche (le lieu du Sakifo, ndlr) à Saint-Pierre de La Réunion, battu par les flots de l'océan Indien, nimbé du déclin d'un soleil timide, sur lequel se posent les premiers accords en clair-obscur, les nappes minimalistes d'Octave Noir. Ainsi, débute, sur les tonalités mineures d'une pop "électronirique", le deuxième jour des Francofolies de La Réunion, première édition.

Le coup d'envoi, la veille, se vit enchanté par les assauts des poètes : Gainsbourg version symphonique, incarné par Birkin ; l’aura d’Alain Peters, ressuscitée par le spectacle Vavangèr(s) (Sergio Grondin, Maya Kamaty, Alex Sorres) ; et l'irrésistible punk belge Arno et ses "gros mots", aux vertus d'uppercuts, aux allures de caresses.

En ces prémisses du deuxième soir, les chansons "cold" d'Octave Noire ne manquent ni de pertinence ni de classe. Mais le public, encore clairsemé, voyage à reculons vers ses paysages intimistes et mélancoliques. Déjà massée en direction de la scène Piton, mitoyenne, la foule attend plutôt Broken Back, alias Jérôme Fagnet, ex-brillant (et sage) étudiant en commerce qui, immobilisé par un dos douloureux (d'où son nom), s'est plongé tête la première dans la musique, pour finir par affoler les réseaux sociaux de ses vidéos aux millions de clics …

Pour sa première prestation sur l'île, le chanteur malouin fait carton plein. Le public reprend en chœur ses mélodies pop, électro, en anglais, 100% efficaces, sur des beats chaloupés, chansons lancées dans l'air comme autant de bulles d'énergie, griffées de sa voix éraillée. Pas de révolution, ici, mais une "fresh attitude", fun et solaire, qui dope un auditoire déjà survolté.

Autre recette qui fait toujours mouche ? Celle de Caravan Palace, avec sa musique dans le rétro, cap sur les années 30, épopée dans le passé, perfusée d'incursions futuristes électro-dance-hip hop. Pas de doute : ça swingue sec, ça scat, ça électrise, ça délie les jambes, les hanches, les cœurs, les c.... Sur le fil d'une énergie imparable, la foule vire à l'hystérie. "Vous êtes notre sauna préféré", balance en fin de show, la gouailleuse Colotis Zoé.

Féfé en terrain conquis

Littéralement porté par les épaules de cette foule 100% caliente, le rappeur et chanteur Féfé débarque en terrain conquis. C’est ici à La Réunion, qu’il a forgé les premières notes de sa carrière solo. Sous ce soleil insulaire, aussi, qu’il a tissé les pistes de son premier disque. Tous âges confondus, le public fredonne d’une seule âme ses refrains, des classiques aux tubes dernières générations, tels Aussi fort, clamé d’une seule voix. Chauffeur de salle à ciel ouvert, Féfé ambiance sévère, pour une connexion, un feeling partagé avec le public. En fin de soirée, Étienne de Crécy balance ses décibels, ses beats acérés, ses boucles sans compromis, pour des teufeurs irréductibles qui tutoient les étoiles.

Avec Claudio Capéo (The voice 2016), et Zaz, pour la touche variété, en clôture de festival le dimanche, un large éventail de couleurs sonores francophones furent ainsi célébrées lors de cette première mouture des Francos, version Réunion.

À l’origine de l’événement avec Gérard Pont, directeur de la Rochelle, Jérôme Galabert, boss du Sakifo, raconte : "Il y a sur l’île, un public pour ces musiques francophones, un peu  délaissées ces dernières années par le Sakifo, davantage axé sur l’international". Pas question pour autant de copier-coller l’esprit du grand frère charentais.

Il s’agit plutôt d’impulser la signature "péi". Ainsi, cette année, un tiers de la programmation était du cru : le maloya "dentelle" de Tiloun ; la tambouille foutraque séga-funk-maloya-valse-n’importe quoi des potaches déconneurs de Tricodpo ; la poésie de Jim Fortuné (cf encadré) ; ou le "maloya kabosé" de Davy Sicard. Pour les essences "océan Indien", Jérôme Galabert ne compte pas s’arrêter là : "Que signifie la francophonie dans cette région du monde ? A terme, j’aimerais inviter des artistes mauriciens, malgaches, etc. Nous devons trouver notre identité Francos, et peut-être, en retour, envoyer nos échos, nos musiques, nos couleurs, jusqu’à La Rochelle". Avec plus de 5000 spectateurs le samedi soir notamment, les Francos de La Réunion ont réussi le pari de leur première édition. L’avenir s’annonce prometteur…

Site officiel des Francofolies de La Réunion

Jim Fortuné aux Francofolies de la Réunion 2017. © Anne-Laure Lemancel/RFI

 

Le devoir de poésie de Jim Fortuné

"Tout un monde enchaîné gémit dans tes accords" : ainsi chante Jim Fortuné, sur sa guitare, les mots du poète Auguste Lacaussade (1815-1897). Pour les Francofolies, Jim, ce "secret bien gardé" de la musique réunionnaise, Jim le modeste, Jim le timide, chantre du sambaloya, qui a mis "20 ans à sortir son premier disque" (Kafé, 2013, produit par Davy Sicard, ndlr), selon ses propres aveux non dénués d’humour, offre cette création inédite, le dimanche : la mise en musique d’une poignée de textes de ce grand poète réunionnais, secrétaire de Sainte-Beuve, fils d’un avocat bordelais et d’une métisse, quarteron interdit d’école, polyglotte, abolitionniste, etc.

"J’ai découvert son nom, enfant, dans un livre d’histoire. Depuis, son itinéraire et ses mots ne m’ont plus quitté, explique Fortuné. Ils témoignent de l’esclavage : les seuls, à l’époque, à peindre ce sinistre tableau, à encenser les marrons. Ses textes, à l’encontre du système colonial, lui valurent l’exil, ses souffrances. J’aime sa manière d’incarner l’île, d’éveiller par ses mots ses paysages, sa nature, le Piton des Neiges, la Rivière des Mâts. Pour moi, Lacaussade constitue l’âme et la mémoire de La Réunion".

Sur la scène Piton des Francofolies, Jim Fortuné, entouré de deux complices – une choriste, et un percussionniste/arrangeur – pose donc les poèmes sur des accords jazzy, les embarque au fil de ses sonorités voyageuses – samba, reggae, séga. Souvent, les mots de Lacaussade auraient mérité des arrangements plus dépouillés, plus intimistes, sans doute, sans ce parti-pris d’une musique dansante, sous laquelle se noyaient parfois les vers du poète…

Mais la démarche reste généreuse, sincère, portée par un chant, et une voix solide : "La Réunion souffre encore de questions d’identité. Lacaussade apporte des réponses, dit Fortuné. Je veux être le porte-flambeau, le haut-parleur de ses mots. Je veux exercer, en musique, ce devoir de mémoire…"

Page Facebook de Jim Fortuné