Yasmine Hamdan, l’âme des minorités

La chanteuse libanaise Yasmine Hamdan. © Tania Feghali

Yasmine Hamdan, l’icône libanaise de la nouvelle scène indépendante moyen-orientale revient avec un deuxième album sous son nom : Al Jamilat, un titre et un texte emprunté au poème du Palestinien Mahmoud Darwich. Rencontre avec l’auteure-compositrice et interprète qui a conçu la plupart de ses chansons en tournée, avant de les enregistrer à New York et de les mixer à Londres.

Évoquer avec Yasmine Hamdan, ses débuts à la fin des années 90, au sein de Soapkills, le duo de musique électronique beyrouthin fer-de-lance des nouvelles musiques libanaises, la fait sourire : "Souvent on me parle d’underground. Mais en fait c’était hyper-underground, car l’underground n’existait tout simplement pas. Il n’y avait ni musicien pour l’incarner ni salle pour les accueillir".

C’est probablement la conscience de ce vide, de cette absence d’enjeu qui l’a conduite à Paris en 2005. Dans la Ville lumière, elle rencontre Mirwais, l’ex- Taxi Girl devenu producteur pour Madonna, avec qui elle enregistre Arabology un album paru sous le nom de Y.A.S. chez Universal. "C’était plus un album en collaboration qu’un album solo" se souvient-elle. 

"Je suis passée du néant ou presque, en termes d'accompagnement artistique, à une grosse machine, une major avec tout ce que cela veut dire en termes de moyens de production et surtout de promotion. Moi qui avais toujours essayé de disparaître derrière le projet, j’ai dû accepter la force de l’image. Quand tu chantes dans une langue pas forcément comprise ici, tu as intérêt à humaniser ton propos."

Un titre pour Jarmusch

Ya Nass, son premier album solo réalisé par Marc Collin (Nouvelle Vague) est signé chez l’indépendant belge Crammed Discs. Hal, un de ses titres, figure sur la B.O. du film de Jim Jarmusch, Only Lovers Left Alive. De retour avec ce deuxième opus sous son nom, elle avoue avoir voulu s’engager plus encore dans le processus créatif : "J’ai conçu et maquetté l’album dans une énergie de mouvements entre Paris, Beyrouth et sur la route, en tournée." Ses squelettes de morceau sous le bras, elle s’embarque pour New York et s’installe dans le studio de Steve Shelley, le batteur de Sonic Youth depuis 1986.

"On se connaît depuis à peine trois ans. On avait envie de faire quelque chose ensemble. Avant d’entrer en studio, j’avais toutes les bases ou presque. J’avais pensé à quelques noms de musiciens (César Urbina, la violoniste canadienne Magali Charron…) pour enrichir, nourrir mes structures, Steve a complété le casting, conviant  par exemple Shahzad Ismaily, un multi-instrumentiste très présent au final sur l’album. J’aime l’idée que les musiciens puissent tout en prenant en compte mes envies, mes directives, ouvrir d’autres portes."

Le mixage se fera à Londres en compagnie des producteurs Luke Smith et Leo Abrahams, des noms suggérés par sa maison de disques et son éditeur. "Eux aussi ont pu mettre leur patte. J’ai eu beaucoup de chance parce qu’au final, je me retrouve pleinement dans leur travail" lâche-t-elle fière de ces onze nouvelles chansons qui cherchent souvent par des antagonismes à raconter le monde d’aujourd’hui. "Depuis toujours, la musique m’a aidée à m’affranchir, à devenir celle que je suis aujourd’hui, une femme qui sait où elle veut aller tout en laissant de la place à l’imprévu."

Si Al Jamilat est construit autour d’un poème du poète Mahmoud Darwich, d’une ode poétique et nuancée à la femme, Iza, un peu plus loin sur le disque, pose un autre regard, contrebalance presque le lyrisme du Palestinien. Elle y parle d’une femme complètement excessive. "C’est une chance inouïe de pouvoir créer. Ça donne du sens à ton quotidien et crée de la magie, de la poésie."

Droits des femmes

Toujours des deux côtés de la frontière, Yasmine Hamdan joue avec les ambivalences du monde. Elle se reconnaît dans les mouvements populaires qui ont secoué la Tunisie, l’Égypte et qui agitent les jeunesses du Maghreb au Moyen-Orient. Elle espère aussi que ces révoltes intégreront les minorités à commencer par les femmes, qu’elles aboutiront aussi à une révolution sexuelle.

"Dans ces périodes de bouleversements, il y a des forces contraires qui s’opposent. Tout ne se fait pas en un jour" précise-t-elle, un rien irritée par les commentaires de ceux qui en Occident souvent, trouvent que ça ne va pas assez vite. "Ils semblent oublier que la reconnaissance des droits des femmes – celui d’avoir un chéquier comme celui d’avorter, pour ne citer que ces deux là - est encore assez récente en France par exemple". Ces modèles de femmes sont pour beaucoup des chanteuses, danseuses ou actrices qui ont marqué la vie culturelle au Moyen-Orient et dans le Maghreb, mais aussi quelques femmes de sa famille.

"Mon moteur - mon 'drive'" dira-t-elle même – est de chanter en arabe. C’est à la fois une démarche intellectuelle et émotionnelle. En fait, j’ai plusieurs identités que je cherche à concilier, à faire résonner ensemble. C’est en cela que tous les intervenants sur cet album ont leur importance" explique celle qui est depuis 2014, Chevalier des Arts et des Lettres en France.

"Aujourd’hui, même si les histoires de frontières marquent notre quotidien, j’ai l’impression que nous sommes de plus en plus d’artistes à les contourner, les dépasser et que le public qui nous suit est en symbiose avec notre démarche". Son actuelle tournée, en quartet (batterie, synthé, guitare et chant), la conduira à New York, Kiev, Fès, Istanbul, Budapest, Berlin et Paris (Le 27/04), seule date en France pour l’instant.

Yasmine Hamdan Al Jamilat (Crammed Discs/Wagram/PIAS Digital) 2017

Page Facebook de Yasmine Hamdan