Babx à hauteur d'âme

Babx. © Bastien Burger

Loin du compris et des chemins tout tracés, Babx poursuit sa quête d'homme et de musicien libre. Ascensions est un disque écrit en réaction aux attentats commis en France depuis deux ans, à la lisière du free-jazz, plein d'humanité et d'espoir, dans lequel on croise aussi l'immense saxophoniste américain Archie Shepp. Une échappée à la beauté sidérante. Rencontre.

RFI Musique : Dans l'argumentaire du disque, vous écrivez : "Après le 13 novembre*, il a fallu tout arrêter. Puis tout recommencer. Vite. Chercher et retrouver la pulsation de la vie". Est-ce lié à la nécessité de la création après la douleur ?
Babx
: J'étais incapable de reprendre pied dans quoi que ce soit, encore moins de toucher un instrument de musique. Cela a asséché quelque chose de l'ordre du désir. Le vrai point de départ du disque, c'est le moment où tu te relèves. Il y a plusieurs signes comme ça qui m'ont réveillé de ma torpeur. Le premier, c'est une trilogie de films de Werner Herzog qui s'appelle Les Ascensions. L'un d'eux intitulé La Soufrière m'a notamment fait basculer, comme un premier point d'acupuncture qui me donnait la possibilité de sourire et de chanter.

Pourquoi avez-vous abandonné la direction initialement envisagée d'un disque-manifeste ?
Je voulais faire un disque très collectif et dans lequel les musiciens soient représentés comme étant des forces possibles de réveil. Un jour, je suis passé au studio pour juste maquetter mes morceaux. En deux heures, j'avais tout enregistré. En réécoutant, je me suis rendu compte que c'était un instant de musique volée. Malgré tout, je me suis forcé à retourner en studio l'été dernier en m'attelant à des arrangements, en faisant venir des musiciens. Rien n'arrivait à la cheville de ce moment de vérité. Finalement, la seule chose que j'avais envie à travers cet album, c'était de pouvoir laisser une trace de vie. J'ai préféré donc garder ces deux heures, plutôt que le coup monté qui a suivi. Ces deux heures, ce sont 95% du disque.

Ascensions, est-ce un clin d’œil à John Coltrane puisque c'est quasiment un titre de l'un de ses albums (1966) ?
Cela aurait pu et c'est assez drôle, car il y a toute une convergence de choses qui m'ont poussé à choisir ce titre. Déjà, la trilogie des films de Herzog. Mais depuis quelque mois, je me trimballais un autre titre qui était Couteau calme, du nom du bras droit de Geronimo. Ma chérie trouvait que cela faisait trop agressif, guerrier. Après j'en ai parlé à mon attaché de presse qui connaît presque entièrement toute la musique du monde et me dit "Ascensions, en référence à Coltrane ?". Je ne connaissais pas ce disque dans lequel joue Archie Shepp et dont le titre lui a été soufflé par Albert Ayler, qui a été un point de repère absolu de cet album. Une demi-heure après, j'ai eu mon distributeur au téléphone qui m'annonce qu'on va sortir l'album le 26 mai, soit le lendemain de l'Ascension. Cela a fini de me convaincre.

Pourquoi ne pouviez-vous écouter que du free jazz au lendemain des attentats ?
Parce que c'était la seule chose qui donnait à la fois une dimension sacrée – même si je ne crois pas en Dieu – et de cri. Les principaux disques de Max Roach et Albert Eiler ont été composés pendant la lutte pour les droits civiques. Pour eux, c'était à la fois une musique d'émeute et d'amour. Éventuellement, qu'on dise que c'est un disque en réaction, c'est possible. C'était ma manière à moi de réagir.

Celle qui occupe une place prédominante dans le disque c'est Omaya al Jbara, une héroïne de la résistance en Irak...
Cela est né aussi d'un grand sourire. Sur la photo qu'on voyait d'elle dans l'article du Monde, c'était une femme avec une arme à la main, mais aussi un immense sourire d'une douceur folle. Un visage sur lequel n'apparaissait ni la moindre violence ni la moindre haine. Après, je suis intéressé, au quotidien, par tous les mouvements en Orient et particulièrement la manière dont les femmes se débrouillent et se battent. Dans mon album Drone personnel, j'avais écrit une chanson qui s'appelait Tchador woman et qui parlait de la libération des femmes en Arabie Saoudite. Aujourd'hui, je m'attarde sur cette femme-là. Comment prendre la liberté sans la violence dont les hommes sont capables, c'est quelque chose qui a de l'importance pour moi. Le premier réflexe d'Omaya, au moment de l'attaque de son village, a été de cacher ses enfants et son mari. Alors qu'elle n'était pas prédisposée, elle  a été amenée à se retrouver à la tête de cette armée de résistants amateurs. Celle-ci a tenu douze jours devant l'État islamique alors que tous les autres villages étaient emportés en deux heures. Elle a puisé et trouvé en elle un courage incroyable. Je cherche à retrouver la famille d'Omaya pour lui envoyer cette trilogie de morceaux.

Derrière L'homme de Tripoli se cache-t-il bien Nicolas Sarkozy ?
Je le décris regardant son œuvre diabolique dans son hélico avec son costard à dix mille euros – offert certainement (rires) – après avoir mis une ville à feu et à sang sous le prétexte d'aller la délivrer et qui en a fait un terreau de la guerre actuelle. Lui aussi est dans une ascension puisqu'il est dans son ravissement absolu d'homme occidental victorieux. Mais ce qui s'est déroulé au Bataclan* est une conséquence de l'ingérence totale de cet homme-là dans ces pays. Cette gloire n'a créé que de la désolation.

Le déserteur évoque l'enterrement d'un des assassins du Bataclan : comment réussit-on à lui insuffler de l'humanité ?
Ce n'est pas moi qui le rends humain, il l'est. Dans ce réveil nécessaire, il faut s'extraire de la haine, de la vengeance et des appellations qu'on donne à ces gens-là. Avant tout, la personne qu'on est en train d'enterrer, c'est un jeune garçon de 23-24 ans qui, au-delà d'avoir ruiné des centaines de vies, a foutu en l'air la sienne et celle de sa famille. Je n'ai pas besoin de prendre des précautions pour dire évidemment que cela n'enlève rien à la condamnation qu'on met derrière. C'était important pour moi de les considérer comme des personnes pour essayer de les comprendre. Ce sont des gars qui ont envie d’héroïsme et ce que dit la chanson, c'est qu'à la fin ils ne seront rien, termineront dans des sépultures anonymes et personne ne se souviendra d'eux. Je me suis mis à la place de son enfant ou de sa mère qui assiste à ça. Qu'est-ce qui reste, à part un gâchis phénoménal ?

* attentat du 13 novembre 2015

Babx Ascensions (Bisonbison) 2017

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