Pierre Henry, la seule star de la musique concrète

Pierre Henry. © Raphael Gaillarde/Getty

Le compositeur le plus célèbre de la musique concrète s’est éteint à l’âge de 89 ans. Il laisse derrière lui une œuvre à la fois fondatrice (Variations pour une porte et un soupir) et populaire (les Jerks électroniques, composés avec Michel Colombier).

Précurseur génial ou professeur Nimbus, papa gâteau de l’électro ou dernier symbole des avant-gardes musicales du XXe siècle, Pierre Henry était sans doute la figure la plus attachante de ce rêve un peu passé de mode qui consistait à vouloir faire table rase des vieilles habitudes de la culture ancienne. Pour le grand public, c’était un doux dingue qui s’extasiait de bruits sans rime ni raison, mais c’était aussi le compositeur de ces quatre Jerks électroniques que tous les Occidentaux ont entendu et réentendu sans toujours savoir qui les avait créés. Pierre Henry, né en décembre 1927, disait de lui-même : "Je suis un compositeur classique qui utilise les moyens techniques de ce siècle pour une musique contemporaine mais classique."

Presque sans l’avoir cherché, il avait fini par atteindre le rêve de tout musicien savant : se trouver au côté des vedettes de la pop et de la chanson dans les hit parades et les grandes salles de concert. Mais il n’avait pas pour autant abaissé le niveau de ses exigences artistiques en parvenant, depuis les années 1990, à une reconnaissance et à une popularité qu’aucune de ses confrères de la musique "sérieuse" n’avait atteintes.

Au commencement de sa vie de sons, il y a la nature, une sorte de nature idéale, de nature absolue, de super-nature, puisque enfermée derrière les hauts murs de la vaste propriété de ses parents. Il y a le vent dans les arbres, les animaux, "l'orage qui se mêle au train, des canards, des colombes, une source"…

Un choc fondateur

Son père, médecin, avait rêvé de pousser le violon jusqu’à en faire une carrière. Alors il voudra que son fils soit un virtuose. "J'ai été par la volonté de mes parents, emprisonné dans un parc et dans une maison – dans la maison il y avait le piano, dans le parc il y avait les sons. J'ai eu quand même le bonheur pour un musicien d'entendre les avions, les sirènes, les bombes et tout ça fait que dans toutes mes œuvres il y a un peu de guerre, un peu de mort, et aussi le ravissement de la nature, et le piano qu'on a envie de détruire, et le violon qu'on a envie de piétiner."

Car le choc fondateur, en ce qui concerne la musique, est le déferlement des bruits de la guerre en 1940. Avions dans la nuit, rumeur lointaine de la canonnade et surtout hurlements de sirènes qui rythment les nuits et les journées des civils. Jusqu’à ses dernières œuvres, on entendra des enregistrements de sirènes dont les timbres sont ceux de ses souvenirs d’enfance.

Pourtant, il est entré à l’âge de dix ans au Conservatoire de Paris, où il suivra notamment l’enseignement de Nadia Boulanger en composition et piano, d’Olivier Messiaen en harmonie et de Félix Passeronne en percussions. Il en sort en 1947 pour devenir musicien d’orchestre. Timbalier à l’Opéra de Paris, il est aussi "pas très bon pianiste", même s’il jouera en tournée la partie de piano de L’Oiseau de feu de Stravinsky. Il compose pour instruments depuis ses dix-sept ans et Invocations à Homère pour piano et chant, puis quelques autres œuvres pour piano dont Les 52 dimanches noirs.

Rencontre avec Pierre Schaeffer

Tout change en 1949. Il rencontre Pierre Schaeffer, polytechnicien et musicien qui travaille à la Radiodiffusion française. Avec des prototypes de machines nouvelles et toutes les nouveautés de l’enregistrement et du traitement du son, celui-ci projette la création d’une musique nouvelle, la musique concrète. Pourquoi "concrète" ? Parce qu’il s’agit pas de faire de la musique en utilisant des notes produites par des instruments de musique, mais en utilisant des sons. Pour Pierre Henry, qui n’a pas plus de vingt-deux ans, c’est un choc fondateur, une conversion immédiate.

Avec Symphonie pour un homme seul, œuvre commencée par Pierre Schaeffer puis continuée et amplifiée par Pierre Henry en 1950, la musique concrète pensée dispose à la fois d’un manifeste et d’une première œuvre d’envergure. A la fin des années 1950, les deux complices se séparent et Henry crée le premier home studio de l’histoire, Apsome (pour Application de procédés sonores en musique électroacoustique). Des tonnes de matériel du dernier cri, des kilomètres de câbles, des rayonnages chargés de centaines de boîtes de bandes magnétiques, qui déménageront au début des années 1980 dans une petite rue du XIIe arrondissement de Paris, pour devenir Son-Ré, "maison de sons" où l’équipement et les archives sonores occupent presque toutes les pièces et où Pierre Henry donnera de mémorables concerts pour public restreint à partir de 1996.

Des œuvres pour la danse aussi

A une œuvre prolifique pour les salles de concerts ou les festivals, il ajoute vite des créations pour la danse. Il compose énormément pour Maurice Béjart, dont notamment les Jerks électroniques, composés et produits avec Michel Colombier et enregistrés pour le ballet Messe pour le temps présent de Maurice Béjart en 1967 (quatre tubes increvables : Psyché Rock, Jéricho Jerk, Teen Tonic, Too Fortiche). Il donne aussi des musiques à la révolution chorégraphique des années 60-70 – Georges Balanchine, Carolyn Carlson, Merce Cunningham, Alwin Nikolaïs – comme aux performances des plasticiens Yves Klein ou Jean Degottex.

Avec l’émergence de l’électro dans les années 1990, il bénéficie d’un regain d’intérêt de la part des DJs, qui reconnaissent en lui un précurseur et une source d’inspiration. Il gère magnifiquement ce retour en grâce : il joue devant des foules, se fait remixer par les meilleurs musiciens électroniques du moment (Fatboy Slim, Coldcut, St Germain…), raconte sa vie et explique son œuvre dans plusieurs livres, dirige la réédition intégrale de son œuvre, compose avec une fécondité sans frein… A plus de quatre-vingt ans, il continuait d’expérimenter sur du nouveau matériel et de mettre en chantier de nouvelles compositions tout en archivant lui-même l’extraordinaire collection de sons enregistrés qui a servi à toute son œuvre, pour la léguer à la Bibliothèque Nationale.