Barbara ré-enchantée

Barbara au Théâtre du Châtelet, à Paris. © Eric Robert / Getty Images

2017, année Barbara ? À l’occasion des 20 ans de la disparition de la chanteuse, les hommages et manifestations fleurissent, parmi lesquels la grande exposition que lui consacre la Philharmonie (13 octobre-18 janvier) à Paris. Cette fois, RFI Musique se concentre sur deux événements : la sortie d’un disque inédit de Barbara, Lily Passion, et la reprise de ses titres par Alexandre Tharaud, avec une multitude d’invités. Écoute.

Vous pensiez tout connaître de l’œuvre de Barbara ? Il manquait pourtant une pièce du puzzle, aujourd’hui ressurgie. Flashback. En 1986, Barbara et son ami Gérard Depardieu époustouflaient le Tout-Paris avec leur spectacle imaginé en commun, Lily Passion : un conte enchanté qui retraçait l’histoire d’amour entre une chanteuse, à bord de son "piano vaisseau" hantée par ses théâtres, et un assassin blond.

De cette aventure, subsistait jusqu’alors un double disque live et le souvenir tenace d’un album studio, arrangé par William Sheller, mystérieusement évaporé. Sur cette disparition couraient les rumeurs les plus folles : on disait le trésor enfoui dans le jardin de Barbara ; d’aucuns présumaient même, au sujet de cette volatilisation, des motifs criminels…

Au final, les titres de cet album, victimes d’une erreur d’indexation, furent retrouvés dans les archives d’Universal. Avec ces trouvailles, ressuscite aujourd’hui – 32 ans plus tard ! – un joyau, sûrement l’un des plus beaux disques de la chanteuse. Sur ses pistes, la voix de Barbara se révèle virtuose, charnue dans les aigus, ténue dans les graves, passionnée, sensuelle, infiniment précise et maîtrisée.

Surtout, cette œuvre habitée, aux arrangements magistraux, oscillant sur ce subtil équilibre entre fougue et sobriété, s’anime de bout en bout d’un sentiment d’urgence, d’une fièvre envoûtante, d’une folle intensité. Aux allures de cabaret, de cirque foutraque, le disque possède un sens de la dramaturgie imparable et une poésie aux vertus magiques.

Sur ses accords, ses vagues impétueuses, brillent des vers précieux : "Chacun sa révolution et chacun son dérisoire/ Je n’ai combattu qu’en chanson, je n’entrerai pas dans l’histoire". L’album, dans son entier, dévoile une beauté saisissante : une œuvre de chair, de sang, d’âme et de cœur.

Réinterpréter Barbara : le disque d'Alexandre Tharaud

Deuxième sortie – celle du disque d’Alexandre Tharaud et sa myriade d’invités. Au préalable, l’objet pose son lot de questions : les mots, la poésie de Barbara peuvent-ils s’ajuster à d’autres voix, ses mélodies épouser d’autres courbes que celles d’une longue dame brune ? Ses accords peuvent-ils s’unir à d’autres lignes que celles de sa voix solaire, brisée, fragile ? Peut-on, en d’autres termes, interpréter Barbara, en emprunter les costumes et l’âme ?

Le disque du pianiste classique et son impressionnant casting d’invités – Dominique A, Camélia Jordana, Juliette, Vanessa Paradis, Bénabar, Albin de la Simone, etc. – "réunion d’amis" venus honorer la mémoire enchantée de la chanteuse, laissait présager d’heureuses réponses.

Sur ces pistes, servies par les arrangements de belle facture de Tharaud, la dame en noir se pare de couleurs, ses créations se frottent à d’autres tempéraments, d’autres timbres, d’autres sensibilités. Las : Juliette tonitrue, pompière, sur les flonflons de Mes Hommes ; Vanessa Paradis susurre Du Bout des lèvres, Birkin s’égosille sur Là-bas ; Camélia Jordana jongle avec (trop de) fragilité sur les mots de Septembre ; Radio Elvis se fend d’un (bien trop) militaire À mourir pour mourir ; Jean-Louis Aubert livre un Vivant Poème ampoulé, Tim Dup un Pierre plus précieux qu’élégant ; Luz Casal, enfin, frôle la faute de goût sur une version sans pudeur d’Attendez que ma joie revienne… Entre la personnalité de l’interprète, qui explose sur ces titres, et la poésie sobre de Barbara, se révèle ce décalage, souvent fatal. De la chanteuse, les interprètes ne possèdent ni la taille, ni la morphologie, ni le charisme. L’harmonie, alors, ne saurait affleurer.

Et, finalement, lorsque les interprètes s’éloignent de l’univers initial, ils sonnent plus juste. Une voix masculine, celle de Dominique A, se révèle élégante sur Cet enfant-là ; Rokia Traoré propose une version boisée, brute, avec de simples battements de mains, d’Au bois de Saint-Amand ; Hindi Zara emmène Dis, quand reviendras-tu ? sur des rivages anglophones joyeux ; Guillaume Gallienne offre une version loufoque des Amis de Monsieur ; et puis, la forte présence de Juliette Binoche éclaire Vienne, ici récitée.

Enfin, sur le deuxième disque, Écho, de ce double album, Alexandre Tharaud, en compagnie de musiciens de hautes qualités – Renaud Capuçon, Michel Portal, l’ancien accordéoniste de Barbara, Roland Romanelli – propose une relecture classique, purement instrumentale et personnelle des œuvres de Barbara : bribes impressionnistes, échos, éclats de musique, qui dansent avec les thèmes de la chanteuse. Sur ses belles pistes, s’élève alors une esquisse de réponse. Peut-être ne faut-il pas chercher à (ré)interpréter Barbara… plutôt à la réinventer.

Barbara Lily Passion (Mercury/Universal) 2017

Alexandre Tharaud Barbara (Érato) 2017