Le Jazz de Joe avec Jerry Léonide

Le pianiste de jazz Jerry Léonide. © www.jerryleonide.com

Chaque semaine, dans "L'épopée des Musiques Noires" sur RFI, Joe Farmer met en relief la diversité des couleurs sonores nées de la diaspora africaine dans le monde. Le pianiste Jerry Léonide est l'un des témoins et acteurs de ce bouillonnement multiculturel hérité de l'Afrique ancestrale. Il nous présente aujourd'hui son nouvel album, Source of the Ocean, une plongée dans la mémoire vive de l'île Maurice.

Écouter un disque de jazz doit être un plaisir et une découverte. Pour cela, les ornementations mélodieuses du musicien doivent immédiatement séduire, intriguer, questionner l'auditeur. Il arrive, cependant, parfois qu'une œuvre mérite une lecture plus assidue et exigeante. Comprendre l'intention d'un jazzman permet de mieux appréhender son répertoire et sa sensibilité artistique. Le dernier album du pianiste mauricien Jerry Léonide peut s'apprécier naturellement, presque naïvement, tant la diversité des couleurs sonores fascine mais décrypter son message éclaire davantage notre jubilation.

Derrière les circonvolutions virevoltantes de Source of the Ocean, il y a l'engagement certain d'un virtuose attaché à sa terre, à son histoire et à ses traditions. L'île Maurice est un pays souverain qui a gagné son indépendance en 1968 après des siècles de colonisation européenne. Ainsi, l'écho culturel de cette histoire séculaire résonne encore dans la musicalité des instrumentistes d'aujourd'hui. Situé au cœur de l'océan Indien, ce petit territoire autonome veut affirmer son identité multiethnique. Nier le passé serait un non sens, mais revendiquer toutes les composantes d'une aventure humaine métisse est une force que Jerry Léonide martèle dans ses compositions.

Zulu Warrior ou Soweto Children nous rappellent insidieusement que l'Afrique australe n'est pas loin, que les luttes historiques ont porté leur fruit, que la liberté d'expression se nourrit de soubresauts, d'échange et de partage entre les peuples. Dès lors, le discours de Jerry Léonide devient limpide et son lyrisme plus évident. Finalement, être curieux et attentif au patrimoine de ses contemporains nous donne les clés d'un univers créatif qui aurait pu nous sembler lointain. Savoir que Chagos n'est pas seulement l'évocation d'un bel archipel mauricien mais la revendication d'un citoyen scandalisé par les exactions des colons britanniques nous éclaire sur la tonalité sombre de cette mélodie engagée.

Le talent de Jerry Léonide au service de ses origines

Comment, en effet, ne pas s'indigner qu'un peuple autochtone subisse la lenteur d'une décolonisation que le droit international peine à entériner ? La destinée d'une population privée de repères depuis des décennies influe nécessairement sur le quotidien et l'esprit frondeur des créateurs. Jerry Léonide n'a que 32 ans mais il ne peut que ressentir avec force le poids d'un héritage riche, flétri par les revers de l'histoire. Primé à Nottingham, Paris et Montreux, son talent indéniable sert une cause qu'il faut apprendre à entendre et à accompagner. Déjà, sur son premier album The Key, sa volonté manifeste de célébrer ses racines ancestrales indiquait combien la quête des origines guide son inspiration et son interprétation.

Bien qu'il ne soit pas indispensable de connaître la psychologie d'un musicien pour saluer ses prouesses ou simplement s'enthousiasmer, faire l'effort de chercher la source de son imagination ne nuit pas et peut même susciter un nouvel intérêt pour l'art et l'histoire que vous ne soupçonniez pas. Ne soyez pas intimidés par le mot "jazz". Laissez-vous seulement happer par votre curiosité et, sans vous en rendre compte, vous aurez fait le premier pas vers une infinité de rythmes et d'harmonies qui vous laisseront pantois.

Votre voyage initiatique pourrait, par exemple, commencer le 16 décembre au Sunside à Paris. Jerry Léonide y présentera Source of the Ocean dont vous savez désormais la valeur artistique et patrimoniale...

Jerry Léonide Source of the Ocean (Assai Records) 2017