Léo Ferré, ça se danse

Cinq musiciens, quatre chanteurs et six danseurs, font revivre le talent de Léo Ferré. © Jean-F.Leblanc/Collectif Stock Photo

Présenté pour la deuxième année consécutive lors du festival Coup de cœur francophone à Montréal, le spectacle "Corps Amour Anarchie" fait entrer le répertoire de Léo Ferré dans la danse. L'association des deux univers, qui aurait pu être casse-gueule, provoque une étincelle inattendue et délicate.

En ouverture, la  voix de Ferré sur bande sonore. Vive et tranchante. Qui concilie le chaos et l'harmonie, la pureté et l'impureté, la rage et la lucidité. Qui charrie, telle une lame, le texte batailleur de La solitude. Sur le plateau, trois danseurs s'entrecroisent et jouent à l'élastique avec le fil de leurs émotions. Offrande sensible de mouvements qui tracent une voie entre le ressenti et l'exposition. Corps s'arrachant les uns des autres, fusionnant en volutes ou s'isolant. Puis Alexandre Désilets s'avance pour s'emparer Des armes, poème flottant du maître mis en musique par Noir Désir. Il n'agrippe pas la chanson par le col, préfère les nuances à l'exaltation. Et toujours ces ondes chorégraphiques, altières et d'une fluidité naturelle qui emportent. Les mots exercent ici une constante influence sur la danse : associations d'idées, association de sens. Reflet d'émotions paradoxales et exacerbées.

Collaboration - sur le papier - à la fois excitante et périlleuse que celle entreprise par Pierre-Paul Savoie de PPS Danse et Alain Chartrand, l'admirable directeur du festival Coup de cœur Francophone. Les deux hommes sont des récidivistes. En 2011, ils avaient déjà uni leurs forces pour  célébrer l'âme de la regrettée Lhasa (Danse Lhasa Danse). Créé l'an dernier pour le centième anniversaire de la naissance de Léo Ferré et les trente bougies du précieux festival montréalais, Corps Amour Anarchie s'offre de belles prolongations. Mieux même, le spectacle se muscle de cinq titres supplémentaires et du renfort de la chanteuse Catherine Major.

"Corps Amour Anarchie", un spectacle de Pierre-Paul Savoie. © Jean-F.Leblanc/Collectif Stock Photo

 

Pierre-Paul Savoie élève Ferré au sommet. "C'est la synthèse de la poésie du dernier siècle. Son expertise du jeu avec les mots lui a permis de prendre cette dimension suprême. Il sait tout transposer en images. Son regard sur l'humanité m'a beaucoup interpellé". Moins hiérarchique dans sa vision, Alain Chartrand l'associe au souvenir d'un spleen adolescent :"Cette poésie-là met des mots qui configurent des états d'âme et dans lesquels tu vas plonger. L'écouter, c'était une espèce d'ouverture à la sensibilité et à la compréhension de la vie". Amour et anarchie. Ferré a construit un monde autour de ces deux mots. Savoie a majoritairement opté pour le premier terme. "Le radar pour le choix des chansons, c'est ce qui me faisait vibrer intellectuellement et physiquement". Pas de Ni dieu ni maître, Les anarchistes ou Jolie môme. Refus de tomber dans une sélection best of. Les bagages d'habitudes et de rituels rassurants, inhérents au spectacle de chansons, sont consignés aussi dans une petite mallette. Aucune intervention parlée entre les tableaux, plateau presque nu, juste de minimalistes projections paysagistes sur écran. La mise en scène, d'une élégante clarté, ne met pas le feu au lac.

Ce qui frappe, c'est cet esprit de troupe, soudé et surtout au service des chansons. Personne ne cherche à tirer la couverture à lui-même. Il y a beaucoup à saluer dans ce spectacle qui convoque solennité, sobriété et essence enivrante. Au hasard et dans le désordre : l'orchestration raffinée pour cordes et cuivres ; l'audace de Philippe B, détournant brillamment à la guitare Les corbeaux ; Catherine Major, intense et en majesté sur Je te donne et Ton style ; Michel Faubert impeccable dans la déclamation décharnée de La chanson triste ; la retenue salvatrice d'Alexandre Désilets sur La lune ; la légèreté fervente insufflée au tableau Paname ; la couleur cabaret-burlesque de Marizibil. Et Bia, bien sûr, s'extirpant haut la main des pièges que renferme le monument(al) Avec le temps. Elle maintient l'ampleur initiale, laisse suffisamment d'espace aux mots pour qu'ils résonnent, s'installent et nous déchirent. Le solo de la danseuse en est l'écho, et fouette l'imagination.  Il se trame que Corps Amour Anarchie pourrait atterrir dans nos contrées hexagonales. Riche intiative.