Hommage à Lhasa à la Philharmonie

La chanteuse Lhasa en 2004. © Getty/David Lefranc

C’était il y a vingt ans : Lhasa la magicienne, ensorcelait le monde avec son premier disque, La Llorona, aux accents mexicains et gitans. Dimanche 3 décembre, le spectacle La Route chante, en ouverture du festival Aurores Montréal, à la Philharmonie à Paris, reprenait cet album, avec des musiciens de la chanteuse, ainsi que des titres issus de ses deux autres disques, servis par une myriade d’invités : Amparo Sanchez, Luz Casal, Anouar Brahem, Arthur H, etc. Un hommage fort. Récit.

Un rideau s’ouvre sur l’écran géant. Sur la toile, le visage de Lhasa apparaît, ombre tissée d’étincelles – ses fossettes, ses yeux en amande, ses cheveux qui flottent, son éternelle jeunesse, sa sagesse séculaire, sa grâce d’étoile filante. Sur le silence de la Philharmonie, sa voix se pose ; elle conte ces histoires de Gitans, de Mexicains, dont les chants traversent les douleurs ; ces nostalgies, ces tristesses effacées pour laisser place à la danse. "On rit plus fort, quand on a pleuré", dit-elle. 

La Llorona, disque miracle

Sur son sourire, le rideau se ferme. Et la musique naît. Dans la gorge du lunaire Canadien Patrick Watson, son ami, dans sa voix rêveuse, haut perchée, surgit De Cara a la Pared, titre inaugural de ce disque-miracle, La Llorona ("La pleureuse"), le premier de Lhasa. C’était il y a vingt ans. Une galette, intégralement en espagnol (400 000 exemplaires vendus entre la France et le Canada), défrayait la chronique et affolait les cœurs, inventait des horizons, traçait des routes d’aventures, mêlait les rancheras mexicaines aux accents gitans, forgeait des chansons vagabondes aux courbes circassiennes.

Dès ce premier disque, Lhasa, pourtant, échappait à ses influences. Aux premières pistes, sa personnalité unique, multiple, cosmopolite, affleurait si fort, qu’elle ne pouvait que parler d’âme à âme. Un investissement total et limpide dans ses chansons, à la mesure de ses idoles – Billie Holiday, Chavela Vargas. C’était il y a vingt ans. La Llorona marquait d’un sceau indélébile l’histoire de la musique…

Dimanche dernier, le 3 décembre, à la Philharmonie, le spectacle La Route chante, un hommage à Lhasa, disparue en 2010, en ouverture du festival Aurores Montréal, reprenait le disque de cette Montréalaise de cœur dans son intégralité, mais aussi une poignée de titres de ses deuxième (The Living Road) et troisième (Lhasa), avec une myriade d’invités.

Yves Desrosiers, le maestro

Sur scène, discret derrière sa guitare, un homme, en ouverture, prend la parole : "Je serai votre maestro pour la soirée". Il s’agit d’Yves Desrosiers, à la direction musicale, co-artisan avec Lhasa, du disque La Llorona, celui dont la rencontre a rendu le prodige possible. Avec lui sur scène, d'anciens musiciens de la chanteuse – Didier Dumoutier à l’accordéon, Mario Légaré à la basse, Joe Grass à la pedal steel, François Lalonde à la batterie…

Au décompte, le son s’élance, fidèle aux arrangements d’origine : une musique de paysages. Dans l’épure, dans le respect, dans l’économie de mots, les invités se succèdent. Sacrée gageure de reprendre, celle qui, selon les mots d’Yves Desrosiers possédait cette "voix qui rentrait directement dans la poitrine des gens". Il y a alors quelques ratages… Quelques pépites aussi. Ainsi, les reprises de la pétulante Amparo Sanchez (La Celestina, Floricanto…) écrasent les nuances de Lhasa, aplanissent les reliefs de sa voix fêlée, pleine de lumières. Luz Casal (El Desierto…) laisse entrevoir de belles promesses, mais se révèle timide face au pupitre, à des textes qu’elle ne connaît pas bien. Tout en rondeur, la chanteuse et violoncelliste brésilienne Dom la Nena baigne, quant à elle Por Eso Me Quedo et Desdenosa d’une lumière d’innocence : une voix claire, enfantine, sans aspérité.

Et puis, l’Algérienne Souad Massi interprète El Payande avec une sobre élégance. La Canadienne Safia Nolin insuffle une force fragile, un caractère trempé à Fool’s gold et Bells, quand Sophie Hunger reprend avec l’application d’une bonne élève, parfois maniérée, J’arrive à la ville et Con Toda palabra. Le groupe Plant and Animals entraîne, lui, Rising, sur des sentiers pop-rock.

Les magies d’Anouar Brahem et Arthur H

Au rang des instants de grâce, Anouar Brahem ouvre Pa’ Llegar a tu Lado seul au oud. Un moment fragile, de poésie, sur lesquels se pose, funambule, a capella, la voix de Lhasa. Sur les cordes, son chant danse, emprunte des courbes d’Orient. Ce maître du oud apaisait la chanteuse, l’aidait à respirer, avait-elle confié.

Autre artiste qui comptait fort dans sa vie : Arthur H, son ami, l’un de ses confidents artistiques, chaloupe tendre, un fantôme entre les bras, sur La Marée haute, danse sur le ressac de ses notes. Autre moment éblouissant ? Un quatuor vocal au féminin – Sandra Nkaké, Camélia Jordana, Raphaele Lannadère, Jeanne Added – interprète a capella en alchimie parfaite, Love came here et Small song, nous ramenant à la source de ces chants, aux allures de negro spirituals.

Patrick Watson, enfin, subjugue l’auditoire avec El Pajaro, emprunte des chemins de traverse, chemins de tendresse, pour entraîner Lhasa vers d’autres rivages, les siens. "C’est la fille la plus magique que j’ai rencontrée de ma vie entière", dit-il. Elle possédait, en effet, ce pouvoir d’"ouvrir le cœur des gens".

Les mots de Lhasa

Cette magie se retrouve aussi sur son Live à Reykjavik, sorti récemment, trésor exhumé, vestige de son dernier concert donné le 24 mai 2009, quelques mois avant sa disparition, le 1er janvier 2010. Ce live, à l’aura crépusculaire, reprend son dernier disque, Lhasa, mais aussi d’autres bijoux de sa discographie.

Pour la première fois, elle livre aussi, ici, une interprétation de A change is gonna come, de Sam Cooke. Au creux des notes, les vers du soul man sonnent comme une prophétie : "It's been too hard living, but I'm afraid to die/ Cause I don't know what's up there, beyond the sky". Comme autant de respirations, entre les titres, des paroles et des rires fusent, ponctuations joyeuses de la chanteuse, qui se savait ravagée par le cancer. Sur ces pistes, encore, elle offre son chant chamanique, sa spiritualité. Un disque comme une prière, un dernier legs précieux.

À la fin du concert à la Philharmonie, une dame apparaît, épaulée par tous les artistes de l’hommage : c’est Alexandra, sa maman. Sur la scène, elle lit les paroles de sa fille, tirées de son ouvrage La Route chante* : "J’écris des chansons pour m’aider à avancer. Elles sont mes étoiles. Elles me guident dans la nuit (…)". Sous  les tonnerres d’applaudissement d’une salle debout, sous l’esprit de Lhasa, elle conclut l’hommage par ces mots de la chanteuse : "Tu as fait grandir le cœur de ce monde. Tu as repoussé les murs. Merci."

*Lhasa de Sela La route chante (Editions Textuel) 2008

Lhasa Live à Reykjavik (Tôt ou Tard) 2017

Site sur Lhasa
Site de la Philharmonie de Paris
Site du festival Aurores Montréal