Dans le train de Sia Tolno

Sia Tolno. © Vincent Lhuillier

Avec This Train, la chanteuse Sia Tolno s’offre une récréation et surfe avec jubilation sur tous les styles qu’elle affectionne : reggae, électro, dance, funk, soul… Sur le dancefloor, elle délivre, hors carcan, ses messages et son énergie. Promis, après cet interlude, elle reprend le combat !

En 2014, pour la sortie de son quatrième disque, African Woman, un opus enragé, aux puissants accents afrobeat, sur la condition des femmes en Afrique, servi par la "pulse" sauvage du batteur Tony Allen, Sia Tolno semblait enfin avoir trouvé sa voie : la bande-son abrasive de ses révoltes.

S’installerait-elle durablement dans ce style ? Pas évident. Car depuis son premier disque, aux couleurs mandingues, la chanteuse guinéenne n’a jamais cessé de s’aventurer sur des terres musicales où son public ne l’attendait pas. Qu’en serait-il de ce cinquième opus ? Les paris étaient lancés…

Elle est libre, Sia

Et le voici, This train, un disque une fois encore en dehors de ses sentiers habituels : un album qui roule, jubilatoire, sur des rails reggae, pop, soul, hip hop, dance, aux couleurs urbaines. Sur ces pistes à hauts voltages, sa voix se fait tour à tour rugissante, veloutée, tendre… Loin, pourtant, de rougir d’avoir emprunté cet aiguillage alternatif, la pétulante Sia Tolno, nattes et énergie indomptées, affiche le large sourire de celle que l’on n’enferme pas.

Les cases, les cages ? Très peu pour elle ! Toutes dents dehors, elle s’enthousiasme : "Bien sûr que je continue ma voie afro jazz, afrobeat. Mais je perçois cet album davantage comme une récréation, un break dans mon parcours, et la concrétisation de ce rêve un peu fou de surfer sur toutes les musiques que j’aime".

La dame décrit ainsi ses oreilles ouvertes à tout vent : "J’aime autant les chants a capella des femmes de mon village, Guéckédou, avec de simples castagnettes, qui me dressent les poils et me tirent des larmes, qu’un concert de Metallica au Stade de France ; autant le rap que l’électro ou le funk. Sérieusement, pourquoi s’emm… à n’écouter qu’un seul style ? Sur ce disque, je n’avais pas envie de choisir !"

À l’école du cabaret

En apparence frivole, cet éclectisme prend source dans son histoire, à ses débuts dans les cabarets de Conakry, antres de la légèreté, où les soucis se dansent, et où se côtoient des habitués du monde entier, où s’entrechoquent des langues différentes – dialectes africains, le français, l'anglais – un univers qui débridait alors les horizons de l’apprentie chanteuse : "En Afrique, tu n’avais pas d’école de musique. Donc si tu aimais chanter, soit tu donnais de la voix seulement sous ta douche, soit tu faisais les chœurs pour d’autres artistes, soit tu avais la chance d’être acceptée dans un cabaret. Je travaillais alors durement ; je ne voulais décevoir ni mon patron ni le client, par peur d’être chassée"

Dès lors, celle qui brise les carcans et se libère du poids d’une éducation trop stricte dans l’ivresse des nuits de Conakry, forge sa voix dans les lumières des grandes –  Nina Simone, Édith Piaf, Tina Turner. "La Vie en Rose, Ne me quitte pas, I will always love you : ces chansons ont modelé ma voix, m’ont donné de l’énergie ! Dans le public, certains m’appelaient Whitney et pleuraient quand je l’interprétais".

Pour son premier disque, Eh Sanga, la Guinéenne rejoint les terres africaines, livre des chansons aux inflexions mandingues. Aujourd’hui, pourtant, elle revient à ses premières amours : "Avant de poursuivre ma route, je voulais dire au revoir à mes maîtres et maîtresses", dit-elle.

La positive attitude

Le disque s’intitule This Train. Pour l’expliquer, Sia Tolno déroule son film : "Dans le train, voyagent plusieurs personnes, dans des classes différentes, avec des couleurs, des personnalités diverses. Et pourtant, ce véhicule transporte tout ce beau monde dans la même direction, avec des gares différentes. Je voyais ainsi mon disque : en mouvement, avec des stations colorées, bordéliques, et tout un tas d’êtres humains !"

Alors, forcément, l’auditeur raccroche les wagons, les basques légères sur le dancefloor, et les bras levés au ciel. Si This train ne saurait être un disque engagé, il délivre tout de même ses messages, solidement et positivement martelés. Ainsi, le titre inaugural, Don’t let them (kill your spirit), résonne comme une chanson pour les guerriers, les survivants, les gens qui se battent contre la maladie ; Crois-moi évoque la solitude des femmes occidentales lorsque les pères désertent le foyer ; Dance Dance se veut une injonction à célébrer la vie, par-delà les douleurs ; Djembètoutou décrit les oiseaux le matin, qui éveillent les sens… Enfin, Sia Tolno reprend Je suis malade ("J’adore surtout la version de Dalida : avec sa personnalité, elle incarnait à la perfection cette chanson", dit-elle), mais aussi Bang Bang de Nancy Sinatra, transformant les ombres mélancoliques du titre original en couleurs tonitruantes, sur des rythmiques salsa. 

This Train s’offre ainsi comme une respiration, après laquelle la fougueuse Guinéenne, Parisienne d’adoption, reprendra les armes : "Le système demeure pourri en Afrique, et les problèmes sociaux, humanitaires, conséquents. Or je sens que ma seule manière d’aider passe par ma musique, par le chant. Voici pourquoi je choisis l’afrobeat, ou l’afro jazz : parce que je peux dénoncer ce qui se passe sur mon continent."  Dans la joie ou dans la colère, dans la danse ou le poing levé, Sia Tolno demeure assurément sur le ring !

Sia Tolno This Train (Pur Son Musique / Dom Disques) 2018

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