Disparition d'Yvette Horner

L'accordéoniste Yvette Horner. © Julio Donoso / Getty

Une crinière rousse, un sourire affiché en permanence et une gouaille à toute épreuve. L'accordéoniste Yvette Horner, vient de disparaitre à l'âge de 95 ans. Avec plus de 150 albums à son actif, la native de Tarbes a su donner à l'accordéon toutes ses lettres de noblesse.

Marguerite Duras disait d'elle : "Elle est la France." Pourtant, qui a un jour pensé à Yvette Horner pour devenir la statuette de Marianne, ornement républicain de toutes les mairies de France ? Certes, elle était peut-être moins glamour que Brigitte Bardot ou Laeticia Casta, mais si proche de l'histoire populaire de ses compatriotes. Obsolète ou dans le coup, son image s'est souvent jouée des idées reçues, à l'instar de son parcours qui dépasse largement le cliché de la musicienne de balloche, diva du musette à papa.

Pianiste prodige

Yvette Horner était une virtuose qui aurait pu devenir une grande pianiste. Le destin en a voulu autrement. Ses parents aussi. Née le 22 septembre 1922, la petite Yvette grandit entre opérettes et récitals classiques lorsque son père, Louis Horner, entrepreneur de couverture de toitures à Tarbes, installe sa famille dans le Théâtre des Nouveautés dont il est devenu gérant avec son épouse. La petite fille se familiarise très vite avec le monde du spectacle, la musique, le théâtre. Mais c'est le piano qui attire ses mirettes. De cinq à onze ans, elle étudie au conservatoire de Tarbes, puis de Toulouse. L'enfant en sort, en 1933, armée d'un premier prix.

Surdouée, elle a tout d'un petit génie, mais ses parents pensent que le piano n'offre aucun débouché. Ils choisissent pour elle l'accordéon. Yvette est anéantie. Elle dira avoir pleuré trois ans durant. Pourtant, dès treize ans, l'adolescente gagne son premier concours international. Elle écume les brasseries locales puis les restaurants parisiens à partir de 1948, année où elle remporte la finale de la Coupe mondiale d'accordéon à Lausanne en jouant Franz Liszt et Felix Mendelssohn. Elle a 26 ans. C'est le début de la gloire.

Madone de la grande boucle

Depuis, Yvette n'a pas lâché son accordéon et s'est imposée dans un milieu jusque-là exclusivement masculin. Petit à petit, le répertoire classique – elle remporte le Grand Prix international d'accordéon de Paris en 1950 avec l'ouverture de Guillaume Tell de Rossini – fait place à des airs plus populaires. L'image d'Yvette subit un point de non-retour lorsqu’elle devient l'emblème du Tour de France à onze reprises de 1952 à 1963.

Assise dans un fauteuil, sur des voitures Ricard ou Suze, 15 kilos d'accordéon sur les genoux,  la jeune Yvette enfile les kilomètres, acclamée par les foules le long des routes de France. C'est une star. Lorsqu'un jour, on tente d'installer un mannequin à sa place pour la reposer, c'est le scandale. Yvette retrouve aussitôt son toit d'auto.

Outre le Tour de France, celle qu'on surnomme "Vevette" enchaîne galas, radios, tournées et les plus grands prix du genre. Son label Pathé-Marconi sort en son nom jusqu'à sept disques par mois. Son nom s'exporte doucement. En 1957, elle donne un show à la BBC et en 1960 reçoit l'Oscar mondial de l'accordéon.

Elle trouve le temps de se marier avec un footballeur professionnel, René Droesh, qui s'est illustré dans le club de L'Étoile de Brive pendant les années 30. Pour elle, il laisse tomber sa carrière et accompagne celle de son épouse jusqu'à sa mort en 1986. Le couple s'installe à Nogent-sur-Marne, dans une maison devenue un kitchissime temple de l'accordéon, peut-être en passe de devenir un Graceland du guinguette. Mais, elle se sépare de cette maison en 2003 pour s'installer à Paris et vend aux enchères une grande partie de ses bibelots.

Icône branchée

Yvette Horner est devenue une icône et a traversé les décennies la tête haute, sous sa célèbre toison bouclée, assez fière de son art pour forcer l'admiration, voire la tendresse de ses détracteurs. Petite femme entêtée, travailleuse acharnée, stricte, pointilleuse, gouailleuse, la musicienne est une référence pour des générations d'accordéonistes. À 80 ans passés, fidèle, elle présidait encore annuellement le festival national d'accordéon.

Son énergie sans limites et son talent l'ont jusqu'au bout amenée à croiser des univers inattendus. En 1977, elle prend l'avion pour Nashville où l'a convié l'harmoniciste country Charlie Mc Coy. Improbable rencontre. Ce ne sera pas la dernière. En 1989, à l'occasion du bicentenaire de la Révolution française, Yvette Horner est relookée par Jean-Paul Gaultier : crinière rousse, voire orange et robe tricolore.

Sans complexe et avec beaucoup d'humour, l'accordéoniste intègre soudain le Paris branché en vrai phénomène de mode. En 1990, le couturier la revêt d'un corset à clou et de simili panthère pour une série de concerts au Casino de Paris, mis en scène par le journaliste Yves Mourousi, grand fan de Vevette. Triomphe.

Loin des clichés

Elle fait même un tabac en 1990 avec "Play Yvette", un morceau remix écrit par GG Candy et Guy Matteoni. On la voit avec l'ONJ en 1989, dirigée par Quincy Jones. En 1995, elle joue au profit du DAL (Droit au Logement), en 1997 à la Gay Pride avec Jimi Somerville. En 1998, le chorégraphe Maurice Béjart lui offre un rôle dans Casse-Noisette de Tchaïkovski, perchée sur un traîneau. Il dit d'elle qu'elle est "à cheval entre le savant et le populaire". Elle retrouve d'ailleurs le "savant" avec fierté en 1986 quand le prestigieux label classique Erato lui offre l'opportunité d'enregistrer un disque classique, piano et accordéon, sorte de signe au destin, et peut-être à ses parents.

Le secret d'Yvette est sans doute de ne s'être jamais accrochée au passé qui aurait pu faire d'elle un vague souvenir poussiéreux. Quand, en 1966, en pleine vague yéyé, Antoine chante "L'autre jour, j'écoute la radio en me réveillant, c'était Yvette Horner qui jouait de l'accordéon, ton accordéon me fatigue Yvette, si tu jouais plutôt de la clarinette", elle frise la mise au placard. Mais quand, en 2001, elle travaille avec le trompettiste anticonformiste Jac Berrocal ou en 2002, à 80 ans, avec le compositeur contemporain Pascal Contet, elle finit de briser en mille morceaux, et avec une totale candeur, une ringardisation précoce.

En 2010, elle s'offre un dernier tour de piste avec la tournée La Plus Grande Guinguette du monde avec d'autres accordéonistes comme André Verchuren. Pour finir, elle sort deux ans plus tard, un dernier album Yvette Hors Norme avec de nombreux invités comme Lio, Richard Galliano, Didier Lockwood, ou Marcel Amont.

Certes, Yvette n'a pas forcément été en quête effrénée de modernité. On est venu la chercher, peut-être l'a-t-on même parfois utilisée ? Avec elle disparaît une artiste finalement méconnue et secrète, reine de l'accordéon et diva des balloches.