Le couronnement de Manou Gallo

Manou Gallo © Jurgen Rogiers

Huit ans après Lowlin, Manou Gallo revient avec Afro Groove Queen. Cet album, son quatrième, a été réalisé avec la complicité du légendaire Américain Bootsy Collins. Ensemble, ils ont façonné 13 titres inspirés des rythmes des ethnies de Côte d’Ivoire et du funk des mégapoles occidentales dont le bassiste et producteur est un des créateurs.

Manou Gallo est née et a grandi à Divo (Côte d’Ivoire). En 1980, alors qu’elle n’a que 8 ans, elle demande à jouer du tambour, un instrument traditionnellement réservé aux hommes. Elle obtient gain de cause. Plus tard, à Abidjan, elle découvre la basse et succombe littéralement. 

Elle a à peine 25 ans, quand elle s’envole pour l’Europe passer une audition à l’invitation du groupe Zap Mama ; l’ensemble de chanteuses, de vocalistes emmenées par Marie Daulne souhaitant alors s’adjoindre une formation instrumentale. Ensemble 7 ans durant, elles se produiront dans les plus grands festivals européens et américains. 

Sous son nom, elle signe un, puis deux, et trois albums (Dida en 2005, Manou Gallo en 2006, Lowlin en 2010) avant de faire un break. L’interlude durera 8 ans. "J’avais l’impression de tourner en rond. Il fallait que je travaille mon instrument, que j’expérimente de nouvelles choses, que je renoue avec les sensations du tambour de mon enfance et les rythmes des ethnies dida, bété…" analyse aujourd’hui la musicienne qui "avant même de parler harmonie, pense rythme." Une des vidéos sur laquelle elle pose alors les bases d’un futur morceau est "likée" par le légendaire bassiste Bootsy Collins, l’homme à la genèse du funk et de la plupart de ses mutations. 

Bootsy, le déclencheur

"Au final, la vidéo a été vue plus d’un million de fois" raconte Manou Gallo. Contacté sur le net, Bootsy Collins lui répond. "Bootsy est un musicien qui n’a de cesse d’innover, d’expérimenter. Je le respecte énormément. Alors, quand il m’a invitée après quelques échanges à jouer sur son album, moi qui ai toujours voulu faire du funk, j’étais aux anges" jubile la musicienne. 

A Sacramento, dans son studio, elle est au cœur de la matrice. "Je le voyais traiter le son de la basse et des autres instruments, construire ses grooves" confie-t-elle. Ensemble, ils composent ABJ Groove, un titre qui ouvre l’album. "Abidjan est à l’image de la Côte d’Ivoire" lâche-t-elle. "Le pays est une plaque tournante de la musique en Afrique de l’Ouest. Les Ivoiriens sont musicalement très ouverts. Quand j’étais jeune au pays, j’écoutais du makossa, de la musique mandingue, de l’afrobeat, de la musique ghanéenne…" raconte-t-elle. "Lève-toi et move, le suivant, est la quintessence de notre rencontre. Le funk africain et celui de Boosty s’y rejoignent autour d’une flûte de la forêt. C’est elle qui lance le groove" détaille celle qui revendique haut et fort, son statut d’afro-péenne et sa place de femme africaine libre. 

"Je n’ai pas d’interdit. La liberté guide ma vie et ma musique. Ainsi, je ne suis pas frustrée." Avec le bassiste américain, elle enregistre aussi Dalla, une gourmandise, "un délire entre bassistes. Dalla, c’est la fête au village" précise-t-elle. "Come Together a été créé par Bootsy pour moi. Il a invité Chuck D (Public Enemy) à prendre le micro, ainsi que la chanteuse Aziza Love et Jessi Jumanji, qui a réalisé par ailleurs le graphisme de l’album". 

Créé avec le batteur hollandais Lucas Van Merwijk, Malunouka est un instrumental. "J’aime beaucoup sa manière de jouer jazz, cubain" indique-t-elle. "Femme est inspiré de la vie Nina Simone. Quand j’ai lu son livre, j’ai été énormément touchée parce que je me retrouve dans son chemin comme bien des femmes d’ailleurs. On est libre. On réfléchit par nous-mêmes et pour nous-mêmes. Il faut désormais compter avec nous". 

Indépendante, Manou Gallo n’en est pas moins reconnaissante. Elle rend hommage sur cet album à ses aînés, ceux aux côtés desquels elle a débuté au sein du groupe Woya (Dodo), et à Ernesto Djédjé, le créateur du ziglibithy, le rythme qui a donné naissance au zouglou et au coupé décalé (Djédjé). "C’est un pionnier lui aussi, un des premiers à mélanger rythmes bété et groove à la James Brown. De manière générale, quand j’écoute un titre, je rentre dedans pour tout comprendre, de la définition du groove, du rythme, jusqu’au pourquoi du petit son qui traîne derrière. Ses compos sont comme des grands champs pleins de trésors. C’est pourquoi j’ai voulu reprendre un de ses titres, l’adapter". 

Invité sur Yale, l’imposant Manu Dibango a répondu présent. "Manu et moi, c’est comme un père et sa fille. C’est quelqu’un qui m’a toujours encouragée. On est là, l’un pour l’autre".  Autre sage, Patrick Dorcean est à la batterie sur Freedom. "Lui aussi comprend où je veux aller, il a une oreille qui me porte !".

"Mon ami.e est partout dans le monde"

"You est une chanson en Dida" poursuit-elle. "You veut dire enfant. C’est un titre du bassiste Benoît Vanderstraeten, un titre composé pour son fils. La première fois que je l’ai écouté, j’ai été touchée et ai pensé à ce texte qui lui a plu. On a commencé à bosser sur ce titre à deux basses. On a depuis, tout un album qui devrait sortir bientôt" glisse-t-elle. 

Zap Gallo réunit des copines, à savoir Marie Daulne, Sabine Kabongo, Lene Norgaard Christensen et Manou Gallo, les filles de Zap Mama. "C’est une chanson positive qui parle de l’amitié". "Mon ami.e est là-bas. Mon ami.e est partout dans le monde" y assène-t-elle avec douceur. "Grâce à la musique, on s’est retrouvées à Bruxelles. Grâce à la musique, on est en train de vieillir ensemble." L’essentiel est dit. 

De savants commentateurs préciseraient que tous les sons, tous les grooves ont été faits à la bouche. Mais à quoi bon ? L’essentiel n’étant pas cette fois-ci dans ce qui est dit, mais plutôt dans l’émotion provoquée. "Quand à 8 ans, la petite queen que j’étais s’est mise au tambour, j’ai été tout droit avec mes émotions. C’est en souvenir, en l’honneur de cette queen qui enfant, tapait sur sa poitrine en dormant que j’ai baptisé ainsi ce quatrième album". Un album sur lequel elle avoue en sourdine ou plutôt avec discrétion des soucis prégnants d’auditions, en partageant sur le dernier titre (Tinnitus), les sons qu’elle entend quotidiennement dans son oreille. 

Manou Gallo Afro Groove Queen (Contre-Jour/Socadisc) 2018
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Site officiel de Manou Gallo

En concert le 1er décembre 2018 au Jazz café Montparnasse à Paris