Cascadeur, le cinéma de l’intime

Cascadeur. © Akim Laouar Aronsen

L’artiste messin, souvent caché derrière un casque, s’intéresse à la question de la surveillance et de la caméra dans un troisième album de pop étoffée et aérienne, Camera. Rencontre avec Alexandre Longo, alias Cascadeur. 

RFI Musique : Cet album est marqué par le cinéma, pour quelle raison ?
Cascadeur :
Pour plein de raisons ! J’ai beaucoup travaillé pour le cinéma après la tournée de l’album Ghost Surfer. Un cascadeur est souvent lié au monde du cinéma, cela rejoint donc cette identité. Quand je suis dans mon casque, je suis un peu derrière un écran. C’est aussi lié à une actualité du monde contemporain : chacun est possesseur d’une caméra ou d’une machine à capter, via son téléphone mobile. Je vois de plus en plus de gens dans les concerts qui ne regardent plus ni n’écoutent plus vraiment. Ils filment ce qu’ils voient, captivés par leur écran. Enfin, j’ai travaillé mes textes à partir de films liés au monde de la surveillance. On y retrouve beaucoup de nos préoccupations actuelles. Par exemple, le film Conversation secrète de Francis Ford Coppola, Body Double ou Blow Out de Brian de Palma, ou encore son Phantom of Paradise. On replonge un peu dans cette paranoïa aujourd’hui avec les menaces d’attentats.

Travaillez-vous toujours seul à Metz dans votre studio sous les toits ?
Oui. J’écris sur des carnets de portées, je compose la musique au piano et à la guitare. J’ai enregistré plus de la moitié du disque ici. Dans ma salle des machines, j’ai beaucoup de claviers analogiques ou électroniques, ainsi que le piano sur lequel j’ai appris à jouer enfant. J’avais à la fois le désir d’enregistrer sur d’autres pianos, plus beaux, mais aussi d’utiliser des pianos numériques. Il y a donc des trucages ou des doublages : on ne sait parfois plus si l’on entend, ou pas, un vrai piano acoustique… J’ai travaillé avec des bruits de fond ou des sons parasites, comme des mondes souterrains que l’on découvrirait en réécoutant l’album. J’ai enregistré avec des amis de longue date pour la guitare, la basse ou la batterie, que je maîtrise peu.

Vous n’avez parfois pas envie de quitter le personnage de Cascadeur ?
Cascadeur n’est pas forcément un type avec un casque sur la tête. J’ai aussi porté des masques de catcheurs ou de faux visages. Le casque a parfois été pesant : on m’a souvent parlé des Daft Punk et longtemps j’ai dû me justifier. Ce ne sont pas tant les Daft Punk qui m’ont inspiré que l’idée de cultiver l’anonymat, de chanter avec un casque, m’imposer une contrainte physique : c’était une cascade intérieure. Un peu comme un enfant qui ne se met pas dans les bonnes dispositions pour entreprendre quelque chose : je mettais des gants, mes mains glissaient, avec mon casque, j’entendais et je ne voyais rien ! Je voulais me mettre dans une telle contrainte qu’il fallait que j’en sorte. Si j’enlevais totalement le casque, je m’automutilerais, car c’est un signe d’identité. Quand le groupe Kiss s’est démaquillé, cela a été catastrophique pour tout le monde !

Chanter en anglais, est-ce aussi pour se cacher ?
Lorsque j’ai commencé Cascadeur, j’étais dans l’hyper intimité à tous points de vue. La parade vestimentaire comme celle de la langue rendaient possible l’évocation de zones sensibles. L’anglais me permettait aussi de rejoindre une certaine mythologie de la musique anglo-saxonne. Mais aujourd’hui la chanson en français se libère, expérimente, invente…

On vous a parfois comparé à Polnareff ou Christophe…
C’est vrai. Polnareff est un mystère puisqu’il a disparu, il était alors paradoxalement très présent. Au contraire, Christophe est très actif, mais je le trouve fantomatique. Du côté de groupes récents, j’ai été séduit par Feu! Chatterton, leur rapport au texte, le chanteur un peu lyrique et fiévreux, quelque chose de Léo Ferré dans la grandiloquence. Le groupe Catastrophe, quant à lui, va dans tous les sens, expérimente comme dans les années 70. J’aime aussi beaucoup Dominique A pour son travail sur les textes et sa langue assez féminine, Syd Matters pour leur travail sensible, ou Camille pour sa radicalité.

Vous avez composé pour le cinéma…
J’avais un peu un fantasme et lorsque cela est devenu concret, c’était très impressionnant et exaltant, car j’étais novice. C’est aussi un bon exercice d’humilité, car je ne suis pas la figure centrale d’un album, je dois être à l’écoute du réalisateur. J’ai composé ma première bande originale pour le film de Laurent Tuel Le Combat ordinaire. Je me demande toujours comment les réalisateurs découvrent ma musique. Avec cet album intitulé Camera, j’espère leur donner des idées ! (rires)

Cascadeur Camera (Mercury/Universal Music) 2018

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En concert le 16 mai à la Gaité Lyrique à Paris