113 Clan

Jeune formation rap originaire de Vitry en banlieue parisienne, les 113 viennent avec "les Princes de la ville" (Sony) de réaliser en quelques semaines un succès commercial impressionnant. Un disque d’or, plusieurs singles en rotation radio, Rim.K, A.P et Mokobé peuvent se réjouir. Et nous aussi. Parce que cet album est un bonheur, une production inventive signée DJ Mehdi d’Ideal J, une verve truculente, des poussées de fièvre hardcore impressionnantes. Nos trois petites frappes ont faim et le font sentir à travers des textes vifs et efficaces. Audacieux, arrogants et pleins d’humour, les 113 sont une des révélations de cet hiver.

C’est d’abord une histoire d’amitié qui lie les trois 113, un apprentissage en commun des tâtonnements underground et de l’autoproduction. "Nous sommes des amis d’enfance, on s’est connus très jeunes", souligne Karim. "Cela fait une dizaine d’années que l’on s’intéresse au hip-hop. Mokobé dansait, moi j’étais plus attiré par l’écriture. J’écoute du rap depuis 1990 et j’écris depuis 92".

 

Après une jeunesse à Vitry, de boites de nuits déclassées en vacances "au bled", l’avenir ne s’annonce pas rose. "On a quitté l’école il y a 3, 4 ans. On a tous les trois échoué au bac, A.P. et Mokobé ont essayé de décrocher un bac pro et moi un bac général, sans succès. On a à peu près jeté l’éponge en même temps. Entre ce moment là et aujourd’hui, on n’a rien fait de concret. C’est à dire qu’on n’a pas travaillé, pas suivi d’études, le trou noir. Il n’y avait rien pour nous. Quand on a décroché, ce n’était pas en se disant qu’il y aurait un disque après, on n’avait aucun projet. On a arrêté parce que ça ne nous menait nulle part et parce que l’éducation nationale nous y a contraint. C’était une rupture nette, avec beaucoup de ressentiments". C’est sur le mélancolique "les Regrets restent" que le groupe décrit bien cette incompréhension entre système scolaire et jeunes déracinés. "Les regrets restent parce qu’on n’a pas cherché à aller chercher plus loin que ce qu’on nous imposait, à aller à l’école pour autre chose que pour faire plaisir aux parents. On aurait pu s’instruire, apprendre des choses au-delà des diplômes. L’école, ça peut dépasser le scolaire et on s’en rend compte aujourd’hui".

Mais ce ton grave et désabusé s’efface assez vite devant la chronique hilarante de précision d’un braquage imaginaire avec "Hold Up" : "Je suis postiché/j’ai les mêmes cheveux que Dalida/la barbe de Fidel Castro et un gros Berretta/la gabardine de Columbo/les lunettes d’Elton John et la dégaine distinguée des frères Dalton... ". Comme s’en explique Karim, ce morceau foisonnant de détails tordants n’est en aucun cas une apologie du gangstérisme. "Le morceau "Hold up" était un moyen de signaler le plus fort possible qu’on débarquait avec notre musique et nos messages. Dans le 94, le département où on vit encore aujourd’hui, le hold-up est quasiment un sport régional. C’est la dernière extrémité, la dernière alternative qui te reste quand tu as vingt ans et que ton avenir est un mur épais. C’est le quitte ou double du désespoir. C’est pour montrer qu’on est aux abois, qu’on a la rage, que ce qu’on a dire, c’est de l’urgent, du brutal. Si on a été aussi précis dans les détails du braquage, c’est pour montrer qu’on ne laisse rien au hasard, qu’on sait ce qu’on fait, où on va, qu’on soigne tous les détails"".

Autres sommets comiques, les sketches rappés de "Tonton des Iles" et "Tonton du bled" qui évoquent les séjours aux Antilles et en Algérie. Les 113 y prouvent qu’ils sont polyvalents, aussi doués dans le burlesque que dans l’imprécation révoltée ou la chronique sociale. Tout cela est magnifiquement mis en valeur par les arrangements épatants de DJ Mehdi qui lorgnent vers l’électro ("Ouais Gros" et son sample du "Planet Rock" d’Afrika Bambaataa) voire vers la "French Touch" des Daft Punk et Cassius (l’accompagnement musical de "Jackpotes 2000" et "les Princes de la ville" est à deux doigts d’une house filtrée discoïde). Un air de famille aussitôt nuancé par Karim : "On n’a rien à voir avec l’univers de la techno. L’électro est une facette du hip-hop, on n’a pas essayé de viser un autre public avec des morceaux comme "Ouais Gros". Il ne faut pas oublier qu’à une époque, les rythmes tournaient à 120 bpm dans le hip-hop. La techno, c’est une musique instrumentale. J’estime qu’on amène autre chose avec nos phrasés, nos paroles, qu’un simple morceau instrumental qui fait boum boum. De toute façon, avant de faire partie d’un quelconque mouvement hip-hop, on est membres de la Mafia k’1 Fri, c’est notre équipe, notre famille, ce sont tous des amis de longue date. Ideal J ont été les premiers à sortir un disque en 1996, on était déjà dessus. Rohf, qui figure sur Les Princes De La Ville vient de sortir son album solo, Manu Key et Les Intouchables sont actuellement en studio, leurs albums arrivent". L’invasion ne fait donc que commencer.

Nicolas Mollé

113 Les Princes de la ville (Alariana/Small)
En tournée à partir du mois de février.