Scylla, rap de profundis

Scylla. © DR

C’est l’un des porte-drapeaux du rap belge. Le Bruxellois Scylla publie un deuxième album sombre, Masque de chair, qui affirme sa posture consciente. Imprégné de mysticisme, ce garçon "sauvage" a frayé un chemin à distance de l’industrie musicale, n’oubliant pas d’où il vient ni la responsabilité qu’il porte.

"Je ne suis qu’un homme dans la masse que les hautes classes abusent/Une sorte d’esclave, mais m’assoir sur un trône ne me parle pas plus./C’est ma place, je l’assume./J’espère un soulèvement des faibles de tout mon cœur, comme si j’étais le môme à Spartacus." Le couplet ouvre le deuxième album de Scylla et il situe déjà son auteur sur l’échiquier du rap. Il n’y aura pas de bling-bling pour celui qui affirme dans cet ego trip porter en lui "les chromosomes de l’Humanité entière".

Trentenaire à la voix d’ogre, Scylla a pris le chemin d’un rap sans compromissions depuis ses premières armes avec le collectif OPAK. C’est le morceau BX Vibes dans lequel il rappe Bruxelles, qui lance sa carrière voici une dizaine d’années. "Les maisons de disque en France m’appellent alors, mais je ne collabore pas. J’avais un rapport conflictuel à tout ça parce que j’ai un côté non domesticable dans l’art. Surtout, il y a des choses qui ne me plaisent pas. C’est une époque très ghetto dans le rap, les années 2000. À un moment, ça m’a écœuré", confie-t-il.

Au rayon de la mort

En allant voir au rayon de la mort, le MC belge a trouvé un halo de lumière. C’est ce qui ressort d’un Masque de chair, son nouvel album, volontiers imprégné de chanson française. On pense à Jacques Brel, en plus de l’influence du rap hexagonal dans lequel il a grandi. IAM, la Fonky Family, Ärsenik, La Cliqua, X-Men, Lunatic… "On a tout écouté. Mais à l’époque de L’école du micro d’argent d’IAM, de la FF, c’est vrai qu’à Bruxelles, on avait une affection particulière pour le rap marseillais", rappelle celui qui se prénomme Gilles pour l’État civil.

Scylla se souvient de sa mère qu’il a perdue, "quelqu’un de très pur, très souriant, qui (lui) a donné un cadre très sain" dans un milieu très modeste. "Parle-moi de mon enfance, redis-moi notre Amour./Rappelle-moi ces moments où on était juste toi et moi./J’ai besoin de l’entendre,/Parce que tous les jours le petit Gilles disparaît un petit peu plus de ma mémoire", dit Vivre. Il évoque aussi dans L’Étoile, la façon de transcender ces chocs qui sont à chaque fois des morts intérieures.

Victimes et bourreaux est une réaction aux attentats terroristes qui ont touché Bruxelles, le 22 mars 2016. "La première chose à laquelle j’ai pensé, ce sont les musulmans eux-mêmes, car ce sont les premières victimes de ce qui se passe. Ils doivent se méfier à la fois des terroristes, parce que pour eux, le musulman lambda collabore avec le système occidental, c’est un traître, et d’une colère occidentale", constate-t-il. Parmi les pépites de ce disque, Celui qui va mourir vous salue dénonce le pouvoir de l’argent et la façon dont il gangrène les MC.

Au rayon production

Masque de chair alterne des productions très sombres et des morceaux piano/voix. Il a été imaginé en bonne partie avec le pianiste Sofiane Pamart (Médine, Gaël Faye, Grand corps malade...). "Je ne savais pas comment présenter une formule purement piano/voix, car j’avais un appel à faire des choses qui cognent un peu plus. On a donc habillé rythmiquement ces morceaux chez un beatmaker, Lionel Soulchildren, et c’est à ce moment-là que sont venus des délires comme Chopin ou Arrête tes couilles !", poursuit-il.

Partagé entre les avatars de "L’Ogre" et de "Gilles", Scylla a entrepris un morceau interactif avec son public via le réseau social Facebook. L’opération appelée "Entre vous et moi ?" a permis au rappeur de faire grandir ses idées, notamment celle du masque, présente au cœur de ce deuxième album. Elle va aussi dans le sens d’une "communauté d’âmes" qui relie le rappeur à son public et à des MC comme B-lel.

Quant à son pseudonyme ? Notre mystique constate : "J’ai pris ce blaze l’année du bac. Je n’ai pas intellectualisé plus que ça à l’époque, je me suis dit : 'Scylla, c’est pas mal !' Il a pris son sens par la suite. Ce rocher, sur lequel les bateaux s’échouaient, a été mythifié en monstre. Ce qui me correspond bien. J'ai vécu des choses assez hard core dans ma vie, mais je me suis toujours étonné de rester stoïque, un peu comme un roc." 

Une force tranquille que Kery James décrit comme "un grand lyriscist" n’ayant "pas choisi la facilité". Afin d’être libre artistiquement, Scylla a choisi de partager son temps entre la musique et un job à mi-temps, dans le social.  

Scylla Masque de chair (Pias) 2017

Page Facebook de Scylla